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Abdellah Taïa: « Il y a un réveil générationnel avec les révolutions arabes »

Invité à s’exprimer  sur « Les révolutions dans le monde arabe » dans le cadre du World Voices Festival of International Literature organisé du 25 avril au 1er mai par le PEN American Center à New York, l’écrivain marocain Abdellah Taïa (Prix de Flore 2010 pour Le Jour du Roi), se réjouit de la liberté d’expression retrouvée du peuple maghrébin. Entretien avec ce jeune auteur exilé en France, qui revendique son homosexualité à l’épreuve des interdits.

France-Amérique : Pourquoi écrire en français quand l’arabe est votre langue maternelle ?

Abdellah Taïa : Je n’ai pas choisi d’écrire en français. Je voulais devenir réalisateur, peut-être pour fuir les dures réalités du Maroc… Le seul moyen de poursuivre ce rêve était d’apprendre le français puis d’intégrer une école de cinéma à Paris. Je viens d’une famille très modeste, analphabète. Mais j’ai décidé d’étudier quand même cette langue à l’université de Rabat. Ça m’a demandé un effort immense. Doublé d’une trahison par rapport à mes origines sociales…

Quel rapport entretenez-vous aujourd’hui avec cette langue ?

Un rapport toujours conflictuel et doublement coupable. Car le français, déjà associé au passé colonial est aussi la langue que se sont accaparée les nantis afin d’instaurer un fossé hiérarchique avec le reste des Marocains. Cette langue est donc celle de l’humiliation pour moi. Paradoxalement, elle m’a aussi permis d’exprimer mon combat intérieur, de me libérer de certains interdits et d’exprimer mon homosexualité. Mais la tension est toujours là…

Au Maroc, cette homosexualité est passible de prison. Vous sentez-vous en danger ?

Le danger est partout. Y compris dans l’écriture. Au sein de ma propre famille, le seul fait d’écrire des romans constituait déjà une prise de risque. En relatant des choses interdites par la morale, je m’expose également à des représailles. Mais je refuse de me soumettre au silence par crainte de ce que les islamistes vont penser. Et puis, sans cette mise en danger, rien d’inspirant ne jaillirait de ma plume.

Vous participez mercredi 27 avril à la table ronde du PEN sur les « Révolutions dans le monde arabe ». Un mouvement que vous soutenez activement…

En effet. Je trouve qu’il est très important que les écrivains et les intellectuels donnent une crédibilité à ce mouvement dit « du 20 février ». J’ai beaucoup écrit récemment dans la presse sur ce sujet, par le biais de Sémiotext(e) – une maison d’édition spécialisée dans la traduction en anglais des textes des penseurs de la French Theory, nldr – avec une tribune dans Le Monde, dans le magazine marocain Tel Quel, etc. D’où mon invitation au festival.

Comment se porte la littérature maghrébine à l’heure actuelle ?

Il y a un réveil générationnel avec les révolutions arabes. Cette génération a  beaucoup plus de courage que la mienne. J’ai 37 ans et il y a encore quelques mois, je n’avais plus espoir de voir évoluer les choses. C’est fou. Ces jeunes qui mènent la révolution ont une vingtaine d’années seulement. La rupture n’est pas que politique, elle est aussi littéraire. Les jeunes  écrivains issus de la révolution se libèrent de la tutelle des vieux écrivains marocains conventionnels encore attachés au pouvoir.

Citez-nous trois jeunes auteurs marocains emblématiques de cette nouvelle littérature…

Hicham Tahir, Zineb Lelrhaoui et Fadwa Islah. Ces trois écrivains se sont libérés grâce à l’internet. Un vrai espace de liberté pour cette nouvelle génération.

Les peuples maghrébins et arabes ont l’air plus proches que jamais. Peut-on imaginer un monde arabe uni à moyen terme ?

Les dirigeants arabes entretenaient la fiction d’un monde arabe divisé pour soumettre le peuple à son autorité. Aujourd’hui, les jeunes ont inversé le rapport à l’interdit. Ils n’ont plus honte. Ils n’ont plus peur. C’est le retour de leur individualité libérée qui s’exprime. Je vais passer pour un naïf aux yeux de certains mais ce désir de liberté, ça donne la chair de poule. C’est littéralement extraordinaire !

Littérature et politique sont-elles indissociables selon vous ?

Oui. La littérature est d’abord un combat.

*Le PEN club international est une association mondiale des écrivains, créée en 1921. Depuis cette date, un réseau de plus 120 centres s’est créé de par le monde. Le PEN club marocain a été créé en 2003 et défend un principe fondamental de la charte : la liberté d’expression.

Références :

L’Armée du salut, Seuil, 2006 (Salvation Army, Semiotext)

Une mélancolie arabe, Seuil, 2008

Le Jour du roi, (Prix de Flore), Seuil, 2010 cherche encore un éditeur pour être traduit.

Infos pratiques

Abdellah Taїa participera à la table ronde sur le thème « Révolutions dans le monde arabe » avec les auteurs Abdelkader Benali, Rula Jebreal et Ghassan Salamé.

Mercredi 27 avril, à 19h30, à l’Unterberg Poetry Center (92nd Street Y, 1395 Lexington Avenue).

Tickets : $20/$15, membres du PEN, étudiants avec une carte d’identité valide.

Réservations : Tél. (866) 811-4111 ou ovationtix.com

Site : http://abdellahtaia.free.fr

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