Subscribe

Alain Resnais en Amérique, nous n’avons encore rien vu

Alain Resnais, cinéaste majeur et facétieux jusqu’à la dernière séance, est mort en jeune homme de 91 ans le 1er mars 2014, juste à temps pour échapper aux séquences des Césars et des Oscars qui rendent hommage aux disparus de l’année. Le réalisateur est resté un grand consommateur de la culture populaire américaine, dont il s’imprégnait pour réaliser des films-éponges, qui “attirent automatiquement autour de lui […] les événements contemporains comme une éponge se remplit d’eau.”

Sa filmographie est célèbre et appréciée en France comme aux Etats-Unis. Tous ses derniers films sont sortis en Amérique. Il s’est notamment fait remarquer avec Claude Ridder, son segment du film collectif Loin du Vietnam (1967). A l’appel d’Agnès Varda et de Chris Marker, des cinéastes et intellectuels français s’opposent à la guerre du Vietnam et affirment leur solidarité avec le peuple vietnamien face aux soldats américains.

Comme le souligne l’article “Alain Resnais et ses neveux d’Amérique” publié par Le Monde, “d’un côté à l’autre de l’océan, ce n’est pas le même Resnais que l’on révère.” Muriel ou le Temps d’un retour (1963) et Je t’aime, je t’aime (1968), moins connus en France et échecs commerciaux, sont très appréciés aux Etats-Unis.

Les connections américaines d’Alain Resnais se retrouvent à différentes périodes de sa carrière et sont aussi présentes dans les films qu’il n’a jamais faits. Ses goûts peuvent parfois surprendre : “Aux cinéastes théoriciens, j’ai toujours préféré les naïfs. Ainsi, j’aime beaucoup celui qui a réalisé Sixième Sens (M. Night Shyalaman) […] Je vous accorde que La Jeune Fille de l’eau ce n’est pas terrible. Mais Sixième Sens, Incassable et Phénomènes, c’est bien : jolis personnages, belle direction d’acteurs… Je dois reconnaître que mon entourage ne partage pas mon intérêt. Mais j’assume…” déclarait-il à Télérama.  Il assume aussi d’être accroc aux séries américaines policières 24h chrono, The Shield, NYPD Blue : “il faut accepter de devenir un addict, il faut vraiment les voir dans l’ordre et se laisser imprégner.”

Dans un récent hommage, le réalisateur Bertrand Tavernier a rappelé plusieurs collaborations entre le Français et des artistes américains : “Resnais n’a pas hésité à faire appel à Miklos Rosza, compositeur hollywoodien passé de mode depuis des années qui a réalisé un chef d’œuvre musical avec le film Providence. Resnais démontrait ainsi l’inanité des modes. Stephen Sondheim lui a écrit la musique de Stavisky, qu’aucun critique ne remarquera alors que cette partition joue un grand rôle dans la construction de ce film […] Il connaissait sur le bout des doigts toutes les comédies musicales américaines et il a même réussi à faire changer d’avis George Gershwin, dont aucune comédie musicale n’avait été adaptée au cinéma jusque-là et qui avait une opinion très sévère sur les cinéastes. Il disait d’eux qu’ils n’étaient que des tourneurs de manivelle et se battait pour qu’ils ne soient pas appelés “cinéastes”. Mais après Mélo d’Alain Resnais, sorti en 1986, il a accepté de revoir son jugement. C’était la revanche des “tourneurs de manivelle”.”

Rêve de Providence

Alain Resnais a toujours fait part de son goût pour les comics, les serials de son enfance, les romans populaires américains,  la peinture de foire, les peintures théâtrales, les burlesques Chaplin et Harold Lloyd, et la littérature fantastique et de science fiction d’H.P. Lovecraft. Le réalisateur a choisi la ville natale de Lovecraft, Providence dans le Rhode Island, comme titre d’un de ses films, sorti en 1977, avec Dirk Bogarde, Ellen Burstyn et John Gielgud. La production est française, suisse et anglaise et le film est tourné à Providence et dans l’Etat de New York. L’histoire est justement celle d’un vieil écrivain misanthrope, qui raconte des histoires pour calmer ses angoisses, entre songes et cauchemars, où les personnages inventés s’incarnent dans ses proches.

Dans un entretien avec Télérama en 2009, il revient sur le ton de son film, jugé trop intello et trop grave  : “Ah, mais il faut rire à Providence ! D’ailleurs, c’est étrange : s’ils voient le film en VO avec les voix de Dirk Bogarde, John Gielgud, Ellen Burstyn, les spectateurs s’amusent. S’ils le voient en VF, ils restent sérieux comme des papes… Le doublage a été, pourtant, extrêmement soigné : j’avais François Périer, Claude Dauphin, Suzanne Flon… Et tout devenait sinistre. De l’importance de la sonorité des voix, une fois encore…”

Fan de bande dessinées américaines et ami de Stan Lee

Son penchant pour la bande dessinée l’a amené à travailler sur un projet d’adaptation d’une aventure de Tintin, l’Ile noire. Il a aussi un temps été attaché à une adaption de Red Ryder, une saga de l’Ouest parue de 1938 à 1964 de Stephen Slesinger et Fred Harman. On retrouve l’affection de Resnais pour les BD de son enfance dans L’amour à mort (1984), composé de séquences angoissantes, inspirées par les dessins de Milton Caniff, créateur de Terry et le pirates et de Steve Canyon.  I want to go home (1989) met en scène les péripéties d’un auteur de comic book de Cleveland (l’auteur de comédies musicales Adolph Green) qui se rend à Paris pour retrouver sa fille, étudiante à la Sorbonne. Une scène du film montre le point de vue d’un héros Marvel qui pourrait être Spider-Man, sans recourir à une batterie d’effets spéciaux, par un jeu de caméra. Le dessinateur new-yorkais Jules Feiffer signe le scénario.

Dans la longue liste de ses projets qui n’ont pas vu le jour, à la suite du tournage de Providence, Alain Resnais a collaboré avec le légendaire Stan Lee, créateur entres autres de Hulk, Spider-Man, Daredevil et des X-Men. Ils ont travaillé ensemble sur The Inmates puis The Monster Maker. Ces projets n’ont jamais abouti car Resnais souhaitait absolument que Stan Lee soit l’unique auteur du scénario, qui, faute de temps et de financement, n’a jamais été fini et validé par des producteurs. The Inmates devait se dérouler dans le Bronx et coûter un million de dollars selon les plans de Resnais. L’histoire serait éloignée des mondes Marvel, avec une réflexion philosophique sur la race humaine et sa relation avec le reste de l’univers.

Stan Lee a ensuite écrit un scénario complètement différent, pour un film d’horreur de série B baptisé The Monster Maker. Dans un entretien avec Pat Jankiewicz, Stan Lee explique les raisons de l’échec du projet : “En France, ils écrivent différemment les scénarii. A cette époque, cela ne coûtait pas très cher de faire un film là-bas, mais il m’avait demandé de mettre le paquet. Il voulait beaucoup de “grandes scènes”, donc je les ai incluses. Nous avons fait passer le scénario à un producteur qui l’a aimé et acheté pour 25 000 dollars. C’est pas grand-chose maintenant mais c’était beaucoup à cette époque, on a partagé avec Alain ! Le producteur nous a dit ‘juste un truc, vous allez devoir couper beaucoup de choses là-dedans, où je ne pourrai pas le faire ce film’ et mon dingue de pote Alain qui a répliqué (en imitant un fort accent français) ‘Shhtan ne changera pas un mot !’- une de ces idées moralistes. J’lui ai dit ‘Alain, je ferai les changements je ferai les changements”. “Non, tu ne modifieras pas un mot” Et bien, ce satané scénario est toujours posé là, sur un étagère quelque part.” Resnais était “l’un de ses plus chers et plus proches amis.”

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Related