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Alain Souchon : la nostalgie au cœur

Avec Écoutez d’où ma peine vient, son douzième album studio, cet éternel adolescent prouve qu’à bientôt 65 ans, il demeure l’un des meilleurs chanteurs français. Avec son humour et sa nonchalance habituelle, il nous parle des désordres du capitalisme, des wagons-lits d’antan et des palpitations amoureuses. Rencontre.


France-Amérique : Vous avez été immergé dans la culture anglo-saxonne très jeune, lorsque vous êtes partis à 18 ans en Angleterre. Est-ce là que vous avez découvert les influences anglo-saxonnes qui ont contribué à façonner votre style ?


Alain Souchon :
Oui, sans doute. C’était le début des Beatles, il y avait dans les squares des kiosques à musique avec des jeunes de mon âge qui jouaient du rock. Ça me fascinait, cette musique un peu brutale et saccadée… C’était la mode des groupes. Pour ma part, j’ai toujours trouvé un peu fastidieux de faire de la musique à plusieurs – et pourtant j’ai passé ma vie à le faire. Mais il faut toujours être concentré, impliqué… Donc, je préfère gratouiller ma guitare tout seul, au moins, si je me trompe d’accord, ça ne gêne personne.

F.A. : Vous avez pourtant retardé la sortie de votre nouvel album Écoutez d’où ma peine vient pour y inclure une chanson avec Laurent Voulzy…

A.S. : Quand j’ai terminé dix chansons, la maison de disques a décidé de sortir un album. Mais ça m’embêtait de ne pas inclure Laurent, ça me faisait un peu peur. C’est mon compagnon d’armes ! Donc, on s’est débrouillés, on a bousculé chacun nos emplois du temps pour travailler ensemble. Et on a fait un titre qui s’appelle « Popopo », une chanson sur Che Guevara. Parce que bien sûr, il est beau, il voulait libérer les peuples, mais enfin, il aimait surtout les armes à feu.

F.A. : Dans « Rêveur », vous évoquez d’ailleurs d’autres figures de l’époque. Pour mieux en souligner les échecs ?

A.S. : J’ai toujours regardé le monde de loin. En 68, je trouvais que c’était marrant, que tout ce bordel était bien sympathique. En même temps, je me demandais où ils voulaient aller. Ça a donné le mouvement hippie, cette espèce de volonté de douceur de vivre, de rendre les choses plus agréables. Donc je croyais franchement que quand les gens de l’âge de Paul McCartney deviendraient président de la République, le monde irait mieux. Mais en fait, il est vraiment pire…

F.A. : Dans plusieurs chansons de l’album, vous prenez le parti des faibles, face aux ravages du capitalisme. En tant qu’artiste, vous sentez-vous investi d’une mission particulière ?

A.S : Je ne sais pas si Bob Dylan a vraiment eu un impact sur la guerre que menaient les États-Unis au Vietnam. Alors, mes chansons à moi… J’aime bien les soleils couchants, je trouve que les parachutes dorées c’est honteux, voilà, ce sont des banalités du café du commerce, mais qu’on n’ose pas dire tellement c’est banal ! Alors quand on les entend mises en chanson à la radio, ça fait plaisir, on se dit « ah bah moi aussi je pense ça ».

F.A. : Et vous chantez l’amour, toujours ! Mais pourquoi est-il toujours si difficile, si facilement déçu ?

A.S. : J’ai eu la chance de rencontrer ma femme très tôt, c’est un peu miraculeux tant c’est devenu rare. Mais je vois bien qu’autour de moi, mes proches et mes amis souffrent par amour. C’est difficile, ça ne marche jamais, et ça turlupine tout le monde, parce qu’au fond c’est la chose la plus importante. La santé et l’argent peuvent être des soucis. Mais pour des gens qui ont une vie à peu près normale, l’amour reste ce qu’il y a de plus important.

F.A. : Le charme, la séduction, est-ce tout ce qui nous reste face au matérialisme ambiant ?

A.S. : Le monde matériel fait peur, parce que les hommes ont toujours espéré qu’il y avait un progrès, que l’humanité allait vers un bonheur. On a fait des révolutions, on a inventé la science, l’industrie… Quand j’étais petit, dans les années 50, on se disait : « Ca va être dingue en l’an 2000, on aura tous des petits hélicoptères, on se déplacera partout, ça sera merveilleux. » Maintenant, on est comme au bout de quelque chose. Et c’est la première fois qu’on a peur de l’avenir. Alors il est certain que les palpitations amoureuses, le romantisme en général permet d’adoucir un peu tout ça.

F.A. : Dans « La compagnie », vous évoquez votre nostalgie des wagons-lits. Pourquoi ?

A.S. : À l’époque, on devait prendre le temps, on n’imaginait pas que ça puisse se faire autrement, alors on s’arrangeait au moins pour que ça soit agréable. Quand on allait aux États-Unis en paquebot, en mettant quatre jours, c’était l’occasion de rêvasser, de rencontrer des gens, de jouer aux cartes. Maintenant, le progrès des avions est peut-être formidable, mais quand on arrive, on est « jetlaggé », on fait ses affaires dans la journée, et puis après on revient et on est crevés pendant dix jours ! Alors je crois que les voyages en paquebot, quand il n’y avait que cela de possible, c’était mieux. La vitesse, ce n’est pas forcément le bonheur.

F.A. : Il y a vingt ans, vous chantiez « Quand je serai KO ». Avez-vous toujours peur de l’insuccès ?

A.S. : Bien sûr. C’est un peu prétentieux de se montrer comme ça, d’écrire des choses et de les chanter à tout le monde, c’est ridicule. Si les gens aiment bien, ça va, ça efface le ridicule. Mais si ça ne marche pas du tout, on se dit « j’aurais mieux fait de rester chez moi et de fermer ma gueule… »

F.A. : Qu’auriez-vous fait si vous n’aviez pas été chanteur ?

A.S : J’aurais eu une vie qui ne m’aurait pas intéressé. J’ai vraiment eu beaucoup de chance, je crois, d’appartenir à une génération où les gens aimaient les disques. Ça avait encore une certaine symbolique. À Noël, les parents offraient des disques aux enfants, ou alors ils s’en offraient entre eux. Il y avait une fidélité, les gens qui ont aimé Georges Brassens au début de sa carrière ne l’ont pas zappé pour passer à un autre. Je ne sais pas si aujourd’hui on pourra encore chanter pendant 35 ans comme je l’ai fait.

F.A. : Dans « Rêveur », vous évoquez le « rêve de Martin Luther King ». L’élection de Barack Obama exauce-t-elle vos vœux ?

A.S. : Je le crois oui. Le racisme est une blessure qui fait souffrir ce pays depuis 200 ans, et je me dis qu’Obama peut être un onguent apaisant. C’est une blessure qui se répand d’ailleurs dans le monde entier, ce racisme. Alors c’est bien, je trouve, que l’homme le plus puissant du monde soit métis.


Écoutez d’où ma peine vient
(EMI) – 16,95 €

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