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Alexandre Chemetoff, architecte du réemploi

Le 17 mai prochain se tient au FIAF de New York une discussion sur les paysages urbains et les tendances à New York et Paris. Alexandre Chemetoff, urbaniste et paysagiste français  donnera la réplique à Adrian Benepe, commissaire des parcs new-yorkais. Entretien avec un artiste et philosophe des villes modernes.

France-Amérique : En quoi l’espace naturel dans les grandes villes est-il un enjeu majeur de notre temps ?

Ce qui est intéressant, c’est de considérer l’héritage et le passé qui s’offre à nous. Les lieux à partir desquels on construit ont tous une mémoire. Il faut donc revisiter cette mémoire pour s’en inspirer. Un peu comme le rôle que peut jouer central park dans la ville de New York. Les rochers, comme leur emplacement, sont des choses qui préexistaient à la construction du reste du parc. Cette considération est l’enjeu de notre temps.

Est-ce qu’il existe un équilibre parfait entre nature et matériel ?

Je ne sais pas si cela se joue en termes d’équilibre. Il y a des constructions qui peuvent avoir en elle-même une sorte de « naturalité » et dans les rapports qu’elles entretiennent avec l’espace, proposer une forme d’habitat viable. Bien qu’elle soit faite d’éléments artificiels (béton, acier, etc.), la réhabilitation de la Morgan Library effectuée par l’architecte Renzo Piano vient par exemple réarticuler d’autres éléments préexistants.

Quelle différence majeure y a-t-il entre les urbanismes américain et français ?

Il y a dans l’urbanisme américain du XXe siècle une manière de considérer l’idée que l’on pourrait parfaitement habiter dans une ville moderne. Gareth Egbo en a été l’ambassadeur parfait, sur la côte Ouest par exemple. La mentalité américaine apprécie le désir d’ordre exprimé par la trame, et le quadrillage de tout le pays dont les villes ne seraient qu’une sorte de réduction. Et en même temps, elle s’attache plus à une pensée sauvage, vagabonde, à la recherche de plus de diversité. Elles sont à l’œuvre d’une façon concomitante. Et je pense que c’est aussi vrai en France, où les idées d’agriculture et d’ordre se confondent dans un goût qui échappe à la géométrie. À l’œil, on a l’impression qu’il existe des différences mais ce sont en fait des mouvements que l’on retrouve ici et là. Je m’attache néanmoins plus aux convergences entre l’Amérique et la France ou l’Europe.

Qu’est-ce qui vous plaît dans l’urbanisme new-yorkais ?

J’aime beaucoup la manière dont les édifices complètement différents cohabitent sur une même trame en même temps que les rues ouvrent sur de larges perspectives, l’horizon ou le ciel. Également le rapport avec l’eau, la présence qu’ont les parcs, comme si on arrivait à lire la surimpression entre la trame et l’émergence du site naturel. C’est sensible dans central park ou à Columbia. Ce rapport entre la géométrie rigoureuse et la géographie est très émouvant.

Que pensez-vous de la High Line réaménagée en jardins ?

Le photographe Joel Sternfeld a réalisé un très joli livre de photos sur ce lieu lorsqu’il n’était encore qu’une friche. Je trouvais très beau cette nature qui émergeait dans New York, cet endroit qui retrouvait un état presque inquiétant. Je regrette aujourd’hui qu’on y ait aménagé un jardin qui se substitue à cette histoire et à cette réalité. Cela devient un décor et c’est beaucoup moins fort. Cela a à voir avec la place qu’on laisse aux choses qui vous échappent dans une œuvre. Est-ce qu’il faut tout maîtriser ? Est-ce que l’urbanisme n’est finalement pas un art de l’équilibre entre ce qu’on contrôle et ce qui nous échappe ?

C’est ce que pose la réhabilitation de la High Line ?

Oui. Même si c’est une œuvre très habile, elle est un peu réductrice et renvoit à une dépense trop extravagante. Il faut prendre en compte cette perpétuelle dualité entre la volonté d’ordre et la désobéissance de la nature. Cela pose aussi la question de l’énergie des pensées. J’ai un goût plus prononcé pour les choses plus simples.

Comment voyez-vous évoluer Paris ?

C’est une ville qui est restée pendant longtemps à l’intérieur de ses limites. L’idée que Paris s’étende sur un territoire beaucoup plus vaste est en train d’apparaître. Il y a plusieurs imaginaires parisiens : ceux du centre et ceux de la banlieue. C’est une ville beaucoup plus difficile à cerner que l’on croit et aussi beaucoup plus riche. Elle va devenir l’enjeu du siècle qui vient. Est-ce qu’on va réussir à maîtriser son extension et accepter les héritages dissonants des décennies qui viennent de passer. Son caractère désordonné, hétéroclite et insaisissable est une ressource extrêmement intéressante pour son évolution. On pose souvent la ville comme une utopie, un espace que l’on veut idéal.

Est-ce que les Français évoluent peut-être un peu moins car ils ont envie de garder cet héritage du beau Paris ?

Je pense au contraire qu’on évolue plus. L’avenir se situe dans l’art de réemploi. Pas dans ce qui est en train de se passer à Dubai où l’on construit au milieu de nulle part une cité champignon sortie de l’imaginaire de je ne sais qui. Ceci une excroissance aberrante. On ne jette pas une ville pour reconstruire à l’infini, comme parfois les Américains pensent parfois qu’une maison, à l’image d’une voiture, doit être démolie pour en ériger une neuve.

Vous avez l’air d’avoir une relation très intime avec les villes dont vous parlez ?

Oui, c’est une forme d’engagement et surtout une façon d’être.

Est-on historien, sociologue ou même philosophe lorsqu’on choisit le métier d’urbaniste ?

On peut dire cela. Il faut avoir un certain goût et une certaine curiosité, ne pas reconnaître les limites entre les choses, les disciplines, les lieux. C’est un art qui pose la question de la transdisciplinarité.

Infos pratiques :

Urban Gardening
Public Gardens in Paris and New York

Lundi 17 mai à 19 h
Fiaf, le Skyroom

22 East 60th Street

New York, NY 10022

Tél : 212 307 4100

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