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Anglais-français : les mots voyageurs

Depuis la défense de la langue française par René Etiemble dans son livre Parlez-vous franglais ? (1964) et la loi Toubon destinée à protéger notre patrimoine linguistique, certains Français semblent hantés par l’anglicisation de notre langue. Le Parisien libéré titrait ainsi sa “une” du 9 décembre : “Do you speak encore français ?“.

C’est un fait qu’entre les enseignes commerciales (Carrefour Market, Auchan Drive…) et les émissions télévisées (The Voice, Secret Story, MasterChef, etc.) les anglicismes (ou les américanismes) sont omniprésents. Mais le français, comme toutes les langues, s’est toujours enrichi de mots venus d’ailleurs. Selon les périodes, il a beaucoup puisé dans le hollandais, l’espagnol, l’arabe… Au XVIe siècle, les puristes pestaient contre les emprunts massifs à l’italien. Lorsque les Etats-Unis sont devenus la première puissance mondiale, le tour de l’anglais est venu.

Ce que les grincheux oublient, c’est que, de leur côté, les anglophones accueillent à tout va des mots et des locutions issus du français. Dans le vocabulaire courant abondent les “déjà vu”, “par excellence”, “raison d’être”, “comme il faut”, “tour de force”, “vis-à-vis”, “en passant”, “faux-pas”, “cul-de-sac”, “hors de combat”, “passe-partout”, “sang-froid”, “amour-propre”, “prêt-à-porter”, “rendez-vous”, “à la mode”, “vieux jeu”, “belle époque”, “dernier cri”, “bête noire”…
Omniprésent dans le registre culinaire (“sauté”, “fondue”, “purée”, “vol-au-vent”…), le français imprègne fortement celui de la galanterie et de la vie en société avec des expressions comme “femme fatale”, “beau monde”, “enfant gâté”, “billet doux”, “tête-à-tête”, “nouveau riche”…

Encore faut-il rappeler que l’apport du français ne date pas d’hier. Une grande partie de la base lexicale de la langue anglaise – même si sa structure la rattache à la famille germanique – est faite de termes franco-normands apportés par les hommes de Guillaume le Conquérant à la fin du XIe siècle.

On ne les reconnaît pas toujours. To travel, “voyager” (activité alliant labeur et loisir), vient de “travailler”. Budget est issu de “bougette”, qui désignait une bourse en cuir, et cash de “casse” (d’où est tirée “cassette”). Qui peut imaginer que pedigree a pour origine “pied de grue” ?

Dans cet échange fécond entre les deux langues, certains mots ont traversé deux fois la Manche en se modifiant au passage. “Fleureter” a été naturalisé anglais en flirt avant de revenir tel quel en France. De même que l’ancien français “toster” (“torréfier”) a été réimporté sur le continent sous la forme de toast.

Il arrive aussi que la langue anglaise ait conservé des mots médiévaux que le français a abandonnés. Parmi eux, random (hasard), pledge (caution), mischievous (malfaisant), misdemeano(u)r (acte délictueux).

Parfois, des mots anglais et français actuels se ressemblent comme deux gouttes d’eau, mais n’ont pas la même signification. En septembre, le secrétaire d’État américain John Kerry, parlant de l’utilisation d’armes chimiques en Syrie, a déclaré “The evidence speaks for itself“. Un grand journal parisien du soir a traduit par “L’évidence parle d’elle-même“. C’était oublier qu’en anglais ce mot veut dire “preuves”, “indices”.

L’un des faux-amis les plus intéressants est intelligence, qui, en anglais, évoque l’information et l’espionnage. Or c’est un sens qu’il avait aussi autrefois en français. C’est le cas de nombreux autres mots qui ont gardé leur signification originelle dans la langue de Shakespeare mais pas dans celle de Molière. Ceux qui pratiquent l’anglais savent qu’actually veut dire “en fait”, que to attend signifie “assister à”, to bless “bénir”, to cry “pleurer”. Par apology il faut comprendre “excuses”, par caution “prudence”, par confidence “confiance”, par instance “exemple”. Candid ne veut pas dire “naïf” mais “sincère”, college se traduit par “université”, library par “bibliothèque”, decade par “décennie”, delay par “retard”, emergency par “imprévu”, journey par “voyage”, location par “situation”, menu par “carte”. Sans oublier inhabited, qui veut dire… “habité”.

Pour revenir à l’anglomanie actuelle des Français, elle touche surtout les sphères sémantiques du spectacle, de l’informatique, du marketing, de la grande distribution… Autant de domaines où le renouvellement du vocabulaire est rapide. Que restera-t-il dans vingt ans des prime time, best of, jingle et autres hashtag qui déferlent sur les écrans et dans les écouteurs ?

Hier, le français savait acclimater les mots, transformant riding coat en “redingote”, packet-boat en “paquebot”. Cela se fait de moins en moins. Et les tentatives pour trouver des substituts aux mots d’origine anglaise sont souvent vouées à l’échec, comme on le voit avec “remue-méninges” censé remplacer brainstorming. Et ce n’est pas avec “syndrome d’épuisement professionnel” que l’on pourra concurrencer le très expressif burn out. Mais pourquoi faire la fine bouche quand l’anglais dit mieux les choses que le français ?

Retrouvez tous les mois dans France-Amérique magazine la chronique de Dominique Mataillet sur le langage dans la rubrique “Le français tel qu’on le parle”.

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