Éditorial

L’année de la grande convergence franco-américaine

Depuis les origines, les destins de la France et des Etats-Unis sont enchevêtrés par les épopées de la guerre d’indépendance, des deux conflits mondiaux et de la diplomatie. Mais 2021 me paraît marquer un tournant historique dans le rapprochement de nos deux sociétés.
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© Antoine Moreau-Dusault

Depuis les origines, les destins de la France et des Etats-Unis sont comme enchevêtrés, pas seulement par les épopées de la guerre d’indépendance, des deux conflits mondiaux et de la diplomatie. La raison profonde de cette communauté de destin tient, me semble-t-il, à l’ambition conjointe de nos deux nations, évidemment excessive, de se poser l’une et l’autre en modèle universel. Le défricheur qui repéra cette convergence fut Jean de Crèvecœur, le premier écrivain véritablement américain bien que natif de Caen : il adoptera la citoyenneté américaine et passera l’essentiel de sa vie à New York, où il sera le premier à occuper la fonction de consul de France. Il revient à Jean de Crèvecœur, devenu Saint-John, dans ses Lettres d’un cultivateur américain, publié en 1782, d’être le pionnier du rêve américain. Le premier, il décrit les nouveaux Etats-Unis non pas telle une colonie comme les autres, mais une nation sans précédent fondée sur une volonté de vivre ensemble dans la solidarité, la démocratie et l’égalité. Parmi les premiers aussi, il dénonça l’esclavage autant en Amérique que dans les colonies françaises.

A partir de Crèvecœur et de son ouvrage s’imposa, en Europe comme aux Etats-Unis, l’exceptionnalisme américain, un sillon qu’empruntèrent Lafayette, Tocqueville, Jean-Jacques Servan-Schreiber et mille autres pour l’approuver ou le dénigrer, mais sans jamais nier sa singularité. Cette ambition américaine, l’exceptionnalisme, la démocratie modèle, ne pouvaient qu’entrer en concurrence avec la France qui, elle aussi, de la Révolution de 1789 à la social-démocratie mitterrandienne en passant par la laïcité et le gaullisme, partageait cette prétention à l’universel. Si bien que maintes fois, nos deux pays frôlèrent le conflit : le président Andrew Jackson faillit entrer en guerre contre la monarchie qui tardait à payer les compensations des guerres napoléoniennes, Napoléon III appela de ses vœux une victoire des Confédérés pour créer un empire avec le Mexique et le ton monta de nouveau après 1920, parce que la France ne remboursait pas ses dettes de guerre. Mais on s’en voudrait de ne pas citer le colonel Charles Stanton, en 1917, devant le tombeau du héros français de la révolution américaine : « Lafayette, nous voilà ! » On se rappellera tout de même qu’en 1966, De Gaulle quitta l’OTAN pour fonder une diplomatie distincte de celle des Etats-Unis, avant que Nicolas Sarkozy ne réintègre l’organisation en 2009. Voici maintenant le président Macron, saisi de la même volonté d’indépendance militaire pour ne pas se laisser embarquer dans un vain conflit avec la Chine.

Par-delà ces vicissitudes, 2021 me paraît marquer un tournant historique dans le rapprochement entre nos deux sociétés. Voici pourquoi : alors que les Américains se sont toujours défiés d’un socialisme à la française qui, selon eux (dans le camp conservateur surtout), embrigaderait les citoyens et détruirait le ressort du capitalisme triomphant, Joe Biden propose de généraliser un système national d’assurance maladie et d’aider les familles à scolariser leurs jeunes enfants, selon des normes en vigueur en France depuis un demi-siècle. Comme par symétrie, les Français, sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, tentent de se rapprocher du capitalisme américain en encourageant la création d’entreprises plutôt que de maintenir sous oxygène public les compagnies anciennes. En décrivant la France comme la future start-up nation, Macron rend les armes à l’économie américaine, ce que Jean-Jacques Servan-Schreiber, dans Le défi américain, avait proposé dès 1967. A peine la gauche française, en principe anticapitaliste, proteste-t-elle contre cette américanisation efficace de l’économie française. Et que l’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, la fortune financière est devenue en France un critère de reconnaissance sociale que l’on affiche, ce qui naguère était considéré comme vulgaire et américain. Certes, il reste à ces nouveaux riches à découvrir la philanthropie à l’américaine : cela arrivera nécessairement pour que les Français pardonnent aux riches de l’être trop, comme cela se pratique aux Etats-Unis, de John D. Rockefeller à Bill Gates.

Autre convergence spectaculaire en 2021, à propos de la crise climatique : nos deux pays la reconnaissent, mais divergeaient sur les moyens de la contenir. La prolifération des éoliennes en France et aux Etats-Unis ne peut être qu’un palliatif ; la solution concrète pour contenir les émissions de dioxyde de carbone est le retour au nucléaire. Il revient à bas bruit, ici et là-bas, mais selon une forme nouvelle, les mini-centrales et leurs réacteurs modulaires, vantées par Macron. Elles sont aujourd’hui en chantier, un peu en France mais essentiellement dans les start-up de la Silicon Valley. Les Français se consoleront, constatant que bien des ingénieurs dans ces entreprises sortent de grandes écoles françaises.

Grande convergence aussi dans les examens de conscience, en France comme aux Etats-Unis. Les mouvements Me Too et Black Lives Matter sont passés instantanément des Etats-Unis vers la France et, dans les deux cas, ont dépassé leur objet initial. Français et Américains se sont engagés dans un vaste mouvement de révision de leur histoire coloniale, exploitation intérieure des Noirs et des Amérindiens aux Etats-Unis, exploitation extérieure des Africains et des Maghrébins par la France. La colonisation, dit Macron, fut un crime contre l’humanité ; un président américain pourrait en dire de même aux Philippines. On attend.

Pareille reconnaissance de l’histoire réelle, et non plus romancée par les vainqueurs, ne peut être que controversée par les nostalgiques de l’ancien monde, qui fut, paraît-il, blanc et viril. Donald Trump s’est fait l’avocat de ce monde disparu ou en voie de disparition. Et il s’est trouvé en France un disciple plagiaire, Pinocchio médiatique, du nom d’Eric Zemmour. L’un comme l’autre, accroché à un passé qui ne passe pas, appellent à la résistance qui – on l’a vu lors de l’assaut du Capitole à Washington le 6 janvier 2021 – inéluctablement conduit à la violence. Nos deux pays surmonteront ces appels à la guerre civile parce qu’ils mobilisent le passé, mais ne proposent aucun avenir. De ces épreuves, les démocraties française et américaine sortiront fortifiées et différentes : métisses, écrivait Crèvecœur en son temps, chacune enrichie par l’expérience de l’autre.


Editorial publié dans le numéro de décembre 2021 de France-Amérique. S’abonner au magazine.

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