Savoir-Faire

Ateliers Gohard : les maîtres français de la dorure

Aux Etats-Unis, les artisans de l’atelier de dorure Gohard sont connus pour avoir restitué son lustre à la flamme de la statue de la Liberté en 1985. Cette illustre maison parisienne a ouvert en 2015 un atelier à Brooklyn et propose ses services aux particuliers et marques de luxe comme Hermès, dont elle vient de décorer la boutique de Las Vegas.
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© Ateliers Gohard

Rien de tel, pour s’imprégner du métier de doreur, qu’une visite à l’atelier Gohard de Red Hook, au sud de Brooklyn. Les dernières réalisations des artisans y sont entreposées : ici, un miroir de bronze encadré de billes dorées à la feuille réalisé pour un duplex sur Park Avenue. Là, trois consoles pour meubler un gratte-ciel au sud de Central Park. «Nous produisons du très haut de gamme», précise Sébastien Vallin, responsable des Ateliers Gohard aux Etats-Unis. « Certains enduits acryliques permettent d’imiter l’aspect de l’or, mais nos clients exigent le matériau véritable : la feuille d’or. » Un matériau deux cent cinquante fois plus fin qu’une feuille de papier !

Robert Gohard, maître doreur, a fondé l’entreprise familiale qui porte son nom à Paris, en 1962. Six ans plus tard, il obtint l’agrément des Monuments historiques qui l’habilite à rénover le patrimoine national, bâtiments et mobilier. Son premier chantier public l’a conduit dans le VIIe arrondissement de Paris où il restaura les dorures de l’hôtel Beauharnais, ancienne résidence du beau-fils de Napoléon Bonaparte devenue résidence de l’ambassadeur d’Allemagne.

La flamme de la statue de la Liberté

En 1985, les doreurs parisiens reçoivent leur première commande américaine. Un chantier titanesque. A la veille de son centième anniversaire, la statue de la Liberté est restaurée dans son état original. La flamme historique, qui avait été remplacée par une lanterne de verre en 1916, est descendue. L’architecte français Thierry Despont se voit confier la mission de recréer la torche dessinée par Bartholdi en 1886. Il fait appel aux Métalliers Champenois pour souder l’armature de cuivre et aux Ateliers Gohard pour dorer la flamme.

Exposée à l’air marin et aux intempéries, cette flamme exige une dorure à toute épreuve. Cinq mille feuilles d’or – l’équivalent de 160 grammes – sont appliquées sur un enduit adhésif à base d’huile. A l’abri d’une tente dressée sur Liberty Island, les artisans se mettent au travail. L’apprêt est appliqué sur le support, puis recouvert de feuilles d’or apposées au pinceau.

Pour résister à l’oxydation et à l’érosion causées par les eaux de pluie, le matériau utilisé pour la flamme est le plus pur possible : 23,52 carats. Il est aussi deux fois plus épais que celui traditionnellement utilisé en extérieur: chaque feuille d’or, battue par les ateliers Dauvet à Excenevex en Haute-Savoie, mesure 980 millièmes d’épaisseur. Le même matériau recouvre l’obélisque de la place de la Concorde à Paris et l’archange du Mont-Saint-Michel. Autre avantage de l’or : ses miroitements effraient les oiseaux. A l’issue d’un chantier de trois semaines, la flamme est remontée le 25 novembre 1985 et inaugurée le 4 juillet 1986.

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Cinq mille feuilles d’or ont été nécessaires aux Ateliers Gohard pour restituer son lustre à la flamme de la statue de la Liberté en 1985. © Jack E. Boucher/Library of Congress

Une présence symbolique aux Etats-Unis

Sébastien Vallin, 40 ans, est trop jeune pour avoir participé au chantier de la statue de la Liberté. Responsable des Ateliers Gohard à New York, il conserve un paquet de feuilles d’or dans son bureau. Dans le cas où une retouche serait nécessaire? «Non, par fétichisme », rétorque-t-il. « Notre présence aux Etats- Unis est récente, mais notre savoir-faire est ancien. »

Dans l’atelier, des photographies témoignent du prestige des réalisations : les quatre Pégases du pont Alexandre III, les bulbes de l’église orthodoxe à Paris, les toits, les grilles et la chambre du roi au château de Versailles, la statue d’Hercule à Vaux-le-Vicomte, la vierge du clocher de la cathédrale de Cambrai, mais aussi le Salon doré de la Corcoran Gallery of Art à Washington D.C. et la Rose des Vents de Jean-Michel Othoniel, une œuvre permanente installée dans le Golden Gate Park de San Francisco.

Les Ateliers Gohard interviennent en Amérique du Nord depuis le milieu des années 1980. Baptiste Gohard, petit-fils du fondateur, a pérennisé l’entreprise familiale. Sa présence aux Etats-Unis reste symbolique : la filiale américaine représente 10 % du chiffre d’affaires des Ateliers. Sur dix employés travaillant à New York, trois sont français.

De la dorure à la peinture décorative

En France, la restauration de monuments historiques représente 20 % de l’activité des Ateliers, ce qui a conduit l’entreprise à se tourner vers les chantiers privés – le Ritz, l’hôtel de Crillon, Dior et la bijouterie Van Cleef & Arpels – et la décoration d’intérieur. Outre la dorure, les artisans réalisent de la peinture décorative (imitation de matériaux nobles comme le bois ou le marbre) et accomplissent d’autres finitions de surfaces et de mobilier : travail de la laque et de la patine, travail du plâtre, du staff et du stuc, métallisation à froid.

Aux Etats-Unis, où l’entreprise n’est pas habilitée à intervenir sur le patrimoine, les particuliers représentent l’essentiel de l’activité des artisans. Sébastien Vallin, doreur de formation, a récemment restauré un ensemble de mobilier Louis XV pour une résidence de l’Upper East Side new-yorkais. Chaque fauteuil, cadre et console ont été redorés selon une technique dite de la dorure à l’eau (ou à la détrempe). Elle a notamment été employée pour restaurer la balustrade de la chambre du roi au château au Versailles et les boiseries de la Galerie des Batailles du château de Chantilly.

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En France comme aux Etats-Unis, les Ateliers Gohard offrent aussi leurs services à des clients privés. Ils ont notamment participé à la restauration de l’hôtel de Crillon, à Paris. © Camille Gharbi
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En 2008, les artisans des Ateliers Gohard sont intervenus sur les toitures du château de Versailles, dont les dorures originales avaient été endommagées par les siècles et les intempéries. © Ateliers Gohard

Un geste mille fois reproduit

Les artisans préparent d’abord le support à l’aide d’un « gesso », une pâte à base de poudre calcaire et de colle de peau de lapin. Ils poncent ensuite la surface, cisèlent le motif original sur la couche d’enduit, avant d’appliquer sept à huit couches de bol d’Arménie, un mélange d’argile et de colle. Ce « coussin », une fois mouillé, « happe » la feuille d’or qui sera écrasée et polie à l’aide d’une pierre d’agate. Un procédé minutieux et chronophage. Il faut vingt-deux étapes pour donner à la feuille d’or un aspect moiré.

Gohard a également installé cinq colonnes de plâtre doré dans le restaurant CUT du chef autrichien Wolfgang Puck à Tribeca et a doré un paravent de bronze destiné à l’ancien appartement du chanteur Lou Reed. Plus récemment, les artisans ont tapissé d’or les murs d’un bureau de l’Upper East Side. Chaque feuille d’or a été patinée et vernie de manière à lui donner un aspect vieilli.

Pour développer de nouvelles techniques tout en préservant les méthodes traditionnelles, les Ateliers Gohard aimeraient ouvrir un centre de formation à Paris. Pour l’instant, seule l’école de la Bonne Graine, dans le XIe arrondissement, dispense encore la formation de doreur ornemaniste. « Le rôle d’une entreprise comme la nôtre est de pérenniser la tradition des métiers d’art français au niveau national et international », souligne Sébastien Vallin. « Nous entretenons l’histoire. »


Article publié dans le numéro de juillet 2018 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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