Histoire

Cabaret-sur-Marne : au temps des guinguettes

L’histoire de ces cabarets populaires, établis sur les rives de la Seine et de la Marne et immortalisés par les impressionnistes, se confond avec celle de Paris.
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Auguste Renoir, Le Déjeuner des canotiers, 1880-1881. Courtesy of the Phillips Collection, Washington D.C.

C’était hier. Cela semble pourtant si ancien. Il y a moins d’un siècle, le peuple de Paris aimait s’encanailler dans l’un des innombrables estaminets qui fleurissaient sur les bords de la Seine et, surtout, de la Marne. On les appelait « guinguettes », un nom à l’origine incertaine. Selon toute probabilité, cependant, l’appellation viendrait de « guinguet », un médiocre vin produit aux alentours de la capitale – on parlerait aujourd’hui de « piquette ». Jusqu’au XIXe siècle, on l’oublie souvent, l’Ile-de-France possédait le plus grand vignoble du pays : jusqu’à 30 000 hectares de vignes à la veille de la Révolution de 1789.

Un retour en arrière s’impose, car l’histoire des guinguettes se confond avec celle de Paris. Tout commence à la fin du XVIIe siècle. La ville, à l’époque, est loin d’avoir l’extension actuelle et reste circonscrite à l’intérieur d’un espace délimité approximativement par les grands boulevards d’aujourd’hui. Toute marchandise entrant dans Paris est assujettie à une taxe. Pour s’y soustraire, les débits de boisson s’installent hors des barrières fiscales dans ce qui était encore des villages : Montmartre, Belleville, Ménilmontant, Charonne, Bercy, Vaugirard… Quelques noms sont passés à la postérité : Le Bœuf Rouge, Le Coq Hardi, Les Vendanges de Bourgogne, Le Tambour Royal, Chez le Père Desnoyer. On boit du vin dans les guinguettes, mais on y danse aussi au son du violon, de la vielle et de la musette, une sorte de petite cornemuse.

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La Maison Convert à Nogent, à l’est de Paris, une guinguette emblématique des bords de Marne.

Déjà, toutefois, certains Parisiens s’aventurent jusqu’aux bords de la Marne, à une dizaine de kilomètres. Là, ils se mêlent aux gens du cru dans des tavernes champêtres dont l’histoire a retenu quelques noms : L’Ermitage, L’Arche de Noël, Au Cochon de Lait. Le tournant sera l’ouverture, en 1859, de la ligne de chemin de fer de Vincennes, qui conduit de la Bastille aux bords de Marne. Le charme bucolique de cette rivière qui, avant de se jeter dans la Seine entre Charenton et Alfortville, serpente entre des collines plantées de vignes, séduit le petit peuple parisien.

De l’autre côté de Paris, sur la Seine, l’île Saint-Denis, accessible par des ponts depuis les années 1850, attire elle aussi les visiteurs du dimanche. Beaucoup viennent en famille pour se baigner, certains s’adonnent à la pêche ou au canotage, en vogue au tournant du XXe siècle, d’autres préfèrent danser. Nombreux dans l’Est parisien, les immigrés italiens ont apporté avec eux l’accordéon. De leur rencontre avec les Auvergnats naîtra le bal musette. Et, évidemment, le « pinard » coule à flot.

Le déjeuner des canotiers

A la Belle Epoque, les guinguettes se comptent par centaines dans la région parisienne. Du rustique au néo-gothique en passant par le rococo et le mauresque, le style architectural des établissements ne répond à aucun standard. La fantaisie est la règle. Un point commun, cependant : tous disposent d’un espace de verdure. Qui prend parfois des airs de parc d’attraction. Autant de spectacles et de décors qui suscitent l’intérêt des peintres impressionnistes. Pissarro, Cézanne, Monet, Renoir viennent planter leur chevalet sur les berges de la Marne ou de la Seine. Le Déjeuner sur l’herbe de Manet a probablement été inspiré par les paysages de l’île Saint-Denis. Plusieurs toiles d’Alfred Sisley représentant la Seine et ses ponts ont été réalisées sur les mêmes lieux.

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Un bal en plein air chez Maxe à Joinville-le-Pont, immortalisé par Willy Ronis en 1947. © CNAC/MNAM, Dist. RMN-Grand Palais/Art Resource, NY

Plus tard, les photographes Robert Doisneau et Willy Ronis, pour citer les plus connus, fixeront sur la pellicule les dimanches au bord de l’eau. Les cinéastes ne seront pas en reste. De La Belle Equipe (1936) de Julien Duvivier à Casque d’or (1952) de Jacques Becker et à Pierrot le Fou (1965) de Jean-Luc Godard, nombre de films auront les guinguettes et les bords de Marne pour cadre. Maurice Chevalier, Charles Trenet et d’autres chanteurs aux accents populaires évoqueront chacun à leur façon les joies simples dans ces lieux de détente et de plaisir.

Durant l’âge d’or des guinguettes, les Parisiens viennent déguster la cuisine du terroir : friture d’anguilles ou de goujons, lapin sauté, bœuf gros sel, coq au vin. Mais le plat phare, c’est la matelote, un ragoût de poissons de rivière qui sera remplacé plus tard par les moules-frites. Parmi les boissons fétiches, l’anisette et le vin chaud, accommodé de sucre roux, de girofle ou de cannelle. Toutefois, c’est le « petit vin blanc », célébré dans une chanson de Lina Margy en 1943, qui reste définitivement associé aux guinguettes.

Guincher chez Gégène

Si celles-ci sont établies sur tout le cours de la Marne, qui va de Lagny à Charenton, les plus fréquentées sont celles de Joinville-le-Pont (Jullien, Le Petit Robinson, L’Elysée-Palace, Printania, Les Bibelots du Diable…) et de Nogent-sur-Marne (Maison Convert, Le Vieux Pêcheur, Au Grand Robinson, Le Casino du Viaduc…). Mais la guinguette la plus emblématique est sans conteste Chez Gégène, à Joinville, créée en 1914 avant d’être popularisée au début des années 1950 par une chanson qu’interprète le comédien Bourvil : « A Joinvill’ le Pont ; Pon ! Pon ! ; Tous deux nous irons ; Ron ! Ron ! ; Regarder guincher ; Chez ! Chez ! ; Chez Gégène. » Cette rengaine au ton badin n’a rien de très intellectuel, mais, accompagnée par un air de musette entraînant, elle rencontre un vif succès.

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Chez Gégène, la plus célèbre des guinguettes de la région parisienne, en 1994. © Francis Campiglia

Jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, avant que la rivière n’atteigne des niveaux de pollution insoutenables, on se baigne dans la Marne. Il suffit pour s’en convaincre de relire Les Ritals, le livre de souvenirs de jeunesse de François Cavanna, le regretté humoriste de Charlie Hebdo, qui a grandi à Nogent-sur-Marne. Mais l’ère des guinguettes touche à sa fin. Déjà, l’occupation allemande et le couvre-feu instauré en 1940 leur avaient porté un rude coup. Le déferlement des musiques rock et twist des années 1960 feront passer à la trappe l’accordéon et le bal musette. Et, surtout, les Parisiens préfèrent désormais les vacances à la mer et à la montagne aux escapades banlieusardes.

Sur les bords de la Marne, des restaurants plus conventionnels ont pris le relais. Mais Chez Gégène, où les amateurs de tango et de valse peuvent encore se livrer à leur passion, et quelques autres établissements comme L’Ile du Martin Pêcheur, à Champigny, perpétuent une tradition qui a marqué fortement la culture populaire parisienne.


Article publié dans le numéro de juillet 2021 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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