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Cadenas d’amour

L’écrivain et journaliste au New Yorker Adam Gopnik disgresse pour France-Amérique sur le symbole des cadenas d’amour du Pont des Arts, que la ville de Paris a retirés cette semaine.

A Paris, le Pont des Arts est un de mes lieux favoris, ou du moins l’était. Mais vous ne l’ignorez pas. Cette passerelle relie la Rive droite à la Rive gauche – ou plutôt la Rive gauche au Louvre. J’ai un jour écrit un livre sur l’histoire de l’art moderne – un ouvrage qui a eu du succès, un livre tristement célèbre, publié à une époque où les écrits sur l’art pouvaient avoir du succès et devenir tristement célèbres plutôt qu’être simplement viraux – avec une illustration du Pont. Nous avions imaginé un jeune artiste de la fin du XIXe siècle traversant le Pont des Arts, rêvant d’un art nouveau aussi inspiré que celui de l’illustre musée, et trouvant sa nouvelle forme d’expression dans les rues couvertes de graffitis, les affiches de Chéret, dessinant les styles visuels du Paris contemporain pour créer une nouvelle poésie artistique.

En d’autres termes, il était possible d’imaginer sur ce pont des gestes qui n’auraient pas été seulement érotiques, mais aussi héroïques. Evidemment, tout cela a bien changé. Ces jours-ci, le Pont est affreusement maculé et croule en grognant sous une autre espèce d’amour – de petits cadenas bien réels que les gens attachent sur les garde-corps, témoignages de leur attachement, ou du moins de leur empressement à s’offrir un cadenas en gage de cet engagement. Cet usage – dont vous avez entendu parler, j’en suis sûr – est enfantin, et s’est répété des dizaines de milliers de fois : après avoir acheté un cadenas, vous et l’objet de votre affection y inscrivez vos initiales avec un bon gros feutre, avant de l’attacher au grillage, puis de jeter la clé dans le fleuve, signifiant ainsi le caractère définitif de votre amour. Personne ne connaît vraiment les origines de cette coutume ; certains l’attribuent à un roman italien, d’autres à un film américain.

Au commencement, le tableau de ces cadenas d’amour était sans doute mignon – voire touchant. Une semaine, ou deux, ou trois… Mais aujourd’hui le pont semble gémir sous l’effet de cet égotisme collectif, de ces marques d’égocentrisme. Disgracieux et affreux, ils sont une forme de graffitis en trois dimensions. Sans compter qu’ils sont dangereux : il y a quelques mois, un garde-corps du Pont des Arts a cédé sous le poids de ces cadenas d’amour. Ils représentent un effroyable symbole du Paris “vénitien”, un Paris marqué au fer du tourisme de masse et de son fardeau de souvenirs, un Paris comme noyé dans le fleuve. Ce n’est pas la première fois que j’évoque ces cadenas d’amour et ce duo de courageuses Américaines, partageant curieusement le patronyme très américain de “Lisa”, qui luttent pour sauver le pont des cadenas, vaguement soutenues par la Ville de Paris.

Tant d’amour ainsi rassemblé – et tant de laideur publiquement verrouillée. A supposer que seul un cadenas sur dix symbolise un amour sincère et peut-être même pérenne – ils pourraient n’être qu’un artifice pour se payer une nuit dans un hôtel parisien avec l’autre signataire – serait-ce plus louable ? Ils n’en rendent pas moins le pont disgracieux. Cette surcharge d’amour abîme le Paris des amants.

Si je reviens à cette image des cadenas d’amour sur le pont, c’est parce que de la même façon que l’image d’une voie ferrée reliant Paris à la lune résume la modernité du rêve parisien, celle d’un pont tiré vers le bas par le poids de l’excès symbolise le Paris postmoderne d’aujourd’hui. La transformation de la ville – passée d’une aventure artistique totalement libre en un lieu de tourisme de masse aux marques d’affection encombrantes – est bien réelle. Les cadenas d’amour témoignent de la mutation de Paris : un lieu de mémoire devenu place forte d’un rituel hémiplégique. A l’instar de Venise, où en d’autres temps carnavals et gondoles étaient authentiques – avant de se transformer en vitrine –, les cadenas d’amour nous apprennent que le tourisme de masse n’est qu’une forme de théâtre ritualisé : le quidam tient son rôle, puis s’en va, et son expérience du lieu se confond avec le rituel de sa représentation. Le secret, l’intimité et la découverte – ces merveilleux cadeaux offerts au voyageur – se refusent alors à lui, à peine remplacés par de l’attendu.

Je pense désormais que le “péché originel” de ces cadenas d’amour est enfoui plus profondément et réside dans le choix même du symbole : une attache ne devrait jamais symboliser l’amour. L’amour – l’amour authentique, sincère, l’amour constructif plutôt que celui qui enferme – est un cadenas dont la clé est toujours disponible : un choix différent, un jour différent et même peut-être une ville différente s’offrent là. La laideur des cadenas d’amour ne réside pas dans les cadenas eux-mêmes, mais dans le geste faussement dramatique qui les place là – la clé jetée à l’eau.

Cette espèce d’amour ne peut être réellement confiée au fleuve ; tout juste abandonnée sur le pont. L’amour authentique, d’un individu ou d’un lieu, ne clame pas : “écoute nous sommes cadenassés ici pour de bon” – mais plutôt : “nous pourrions nous libérer de ce garde-fou ou de tout autre si tel est notre choix… et si à cet instant nous le souhaitions, nous pourrions même nous affranchir l’un de l’autre”. Le véritable amour ne reste pas cadenassé à un pont, il le traverse. Les cadenas d’amour ne sont pas seulement un affront à Paris, mais le sont aussi à ces amants trop fidèles. Mes propres enfants – deux adolescents, l’un né et l’autre élevé à Paris – me le rappellent sans cesse. Ils n’ont que faire du Pont des Arts. Le décor familier du Paris d’antan a laissé place à d’autres arrondissements, au nord comme au sud, et plus important encore que ces simples lieux géographiques, à de nouveaux horizons spirituels – leurs corps bougent au rythme de musiques nord-africaines et du hip-hop, leurs papilles ne se régalent plus de steak au poivre mais de saveurs exotiques et de tagines épicés.

Ce que nous perdons dans ces changements est bien réel et provoque un pincement au cœur à quiconque a grandi en aimant la permanence et l’intelligence de la civilisation française. Mais il suffit de jeter un œil aux cadenas d’amour pour constater l’ampleur des dégâts. L’amour authentique, lui, traverse les ponts. Nous qui aimons Paris, nous devons sauver ce pont. Mais aussi et avant tout, en trouver de nouveaux à aimer.

Retrouvez l’article en anglais, dans sa version originale, dans le numéro de juin de France-Amérique.

Adam Gopnik est un écrivain, essayiste et chroniqueur américano-canadien. Correspondant de The New Yorker à Paris entre 1995 et 2000, il y a suivi la construction du Stade de France, le procès Papon et, dans la veine de Janet Flanner avant lui, certains des conflits culturels parisiens, digressant par exemple sur la rivalité centenaire entre le Café de Flore et Les Deux Magots. Son livre Paris to the Moon, publié en 2000, est le récit des cinq années que Gopnik et sa famille ont passé dans la capitale française.

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