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Ces clandestins français qui veulent l’Amérique à tout prix

À la fin de l’année dernière, l’expulsion de Murat Celebi, un Français sans papiers établi à San Francisco, a fait beaucoup parler d’elle. Comme lui, 10 000 à 15 000 Français vivent clandestinement sur le territoire américain. Qui sont-ils ? Pourquoi optent-ils pour la clandestinité ? Que risquent-ils ? Enquête.

Valérien* a été trahi par ses clés. Ce Parisien de 25 ans qui était resté illégalement aux États-Unis trois ans après l’expiration de son visa étudiant, pensait pouvoir régulariser sa situation en se mariant avec une amie américaine. C’était sans compter l’inspecteur de l’immigration qui a supervisé son dossier et remarqué certaines irrégularités : Valérien et sa femme n’avaient pas de déclarations d’impôt et de compte en banque communs, et surtout des clés d’appartements différentes. Le jeune Français a été arrêté chez lui en 2009, un matin d’août à 4 h 30, et a passé 18 jours dans un centre de détention pour immigrés illégaux à Laredo (Texas) avant d’être expulsé vers Paris.

En 2008, les États-Unis ont reconduit 154 citoyens français à leurs frontières, un nombre stable et dérisoire par rapport aux 800 000 illégaux expulsés chaque année. Ces renvois, assortis d’une interdiction d’entrée sur le territoire américain d’une durée minimale de 10 ans, ne semblent cependant pas décourager de nombreux Français qui s’installent aux États-Unis sans papiers. Un inspecteur des bureaux de l’immigration à New York, estime à 10 000 à 15 000 sans-papiers français aux États-Unis. Un chiffre qui représente 10 % des citoyens français résidant de manière légale aux États-Unis, selon le Bureau américain de l’immigration.

Quelques grenouilles dans l’océan migratoire

Contrairement à Valérien ou à Murat Celebi, un Français expulsé de San Francisco en novembre 2009 (lire encadré), la plupart des sans-papiers français ne sont guère inquiétés par les autorités américaines. Arrivés le plus souvent avec un visa de tourisme, ils se fondent dans la masse des Français qui vivent sur le territoire américain. En 2008, Washington a ainsi recensé 1 711 000 entrées et séjours de Français. « Leur faible nombre, leur dispersement géographique, leur présence très limitée dans des activités illégales comme la prostitution ou le trafic de drogues et leur apparence physique caucasienne, font que les sans-papiers français peuvent dormir sans craindre l’arrivée d’une brigade de l’immigration à 5 heures du matin à leur domicile », explique l’officier de l’immigration sous le couvert de l’anonymat car non autorisé à commenter sur ces cas.

Le passage des Français dans la clandestinité aux États-Unis est souvent d’abord un choix. À 23 ans, Camille est venue en 2006 aux États-Unis sur un visa stagiaire J1 pour un groupe bancaire français, afin de valider sa scolarité à l’école de commerce ESSEC. Au bout de quelques mois, elle démissionne de son stage après avoir fréquenté la scène artistique de East Williamsburg, quartier bohème de Brooklyn à New York. Elle cumule aujourd’hui deux petits boulots pour pouvoir travailler sur ses projets photographiques. « À Paris, je n’avais jamais senti une telle énergie créatrice et je m’étais résignée à une carrière toute tracée après mon école de commerce », dit-elle. « Ici, ma crédibilité auprès des autres artistes et des galeries se fait par ma volonté et mon talent, on s’en fout si vous n’avez pas fait les Beaux-Arts. »

Parfois la récente crise économique dicte ce saut dans l’illégalité. C’est le cas de Clément, 29 ans. En 2008, ce dernier bénéficiait d’un visa professionnel sponsorisé par un fonds d’investissement et gagnait un salaire de base annuel d’environ 100 000 dollars. Il vivait confortablement dans le quartier gay de Chelsea à New York. En décembre 2008, son employeur fait faillite, Clément perd son emploi et le droit de rester aux États-Unis. Un courrier de l’immigration lui annonce en janvier qu’il dispose de 21 jours pour quitter le pays et incidemment son compagnon américain avec qui il vit depuis 4 ans. « Tant que le mariage homosexuel ne sera pas reconnu à l’échelle fédérale, il n’y aura jamais de green card pour les couples du même sexe », lâche le jeune homme qui a finalement choisi de rester illégalement aux États-Unis.
Son changement de statut a eu des conséquences sur sa vie sociale. « Avant de basculer dans l’illégalité, je fréquentais beaucoup les événements organisés par et pour la communauté française de New York », poursuit Clément. « Quand il a été su que j’étais désormais en situation irrégulière, certains de mes amis français ont coupé tout contact avec moi. J’avais l’impression qu’ils avaient peur de s’exposer à des risques avec les autorités américaines par le simple fait de me côtoyer ! » En fait, contrairement à la France, il n’existe pas de délit de solidarité, passible de poursuites.

Le coût financier aussi n’est pas à négliger. Le revenu annuel moyen d’un sans-papiers français aux États-Unis oscille généralement entre 25 000 et 40 000 dollars près de quatre fois moins que le salaire d’un expatrié travaillant pour une entreprise française. La différence de revenus entre ces résidents légaux et illégaux explique aussi pourquoi les deux mondes ne se mêlent pas.
De plus, les clandestins ne bénéficient pas de carte de sécurité sociale, indispensable pour avoir un travail légal ou obtenir une carte de crédit, et n’ont pas accès à l’assurance maladie. Ils ne peuvent pas non plus quitter le territoire américain et donc rentrer en France pour des vacances. « L’angoisse de perdre un ami, un parent vous prend à la gorge de temps à autre car vous savez que vous ne pouvez pas vous rendre en France », confesse Ulysse, 39 ans. L’année dernière, ce Français qui est entré aux États-Unis en 1996 en tant que touriste et y est resté en travaillant comme barman à Philadelphie, n’a pas pu se rendre aux funérailles de sa mère.

La maladie, l’ennemi numéro 1

La hantise des sans-papiers français est de tomber malade. Mathieu, 27 ans, originaire de Strasbourg, est illégal depuis 5 ans aux États-Unis. Sous-chef dans un restaurant français réputé d’Atlanta, il s’est fait agresser un soir à la sortie de son travail. Quatre dents cassées, la clavicule fracturée, et un traumatisme crânien ont compliqué sa situation déjà précaire. « J’ai dû donner un faux nom aux urgences. À ma sortie, ils m’ont présenté une facture de plus de quatre mille dollars, soit plus de deux mois de salaire ! », raconte-t-il. Pendant les 7 semaines où il n’a pas pu travailler, il n’a pas été payé. Il a dû renoncer à la chambre meublée qu’il louait pour 650 dollars par mois et dormir sur le canapé d’un ami. Une fois rétabli et après que son ami lui a découpé son plâtre à la pince, son employeur lui a annoncé qu’il l’avait remplacé par un Mexicain qui acceptait un salaire plus bas. « Jamais un pays ne niera autant vos droits sociaux et en étant sans-papiers, vous n’avez strictement aucun recours juridique ! », lâche-t-il, amer. « C’est la loi du « marche ou crève. »
Pour mettre fin à la précarité de cette situation et retrouver un statut légal, beaucoup de Français optent pour le mariage avec un ou une citoyen(ne) américain(e). Après avoir été illégal pendant plus de 8 ans, Grégoire, 43 ans, originaire de Strasbourg, a épousé en 2004 Monica, sa compagne américaine. Il est devenu citoyen américain trois ans plus tard.
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le mariage blanc est un véritable business informel. À New York, il peut se monnayer 15 000 dollars, en échange de quoi le citoyen américain s’engage à ne pas demander le divorce avant la période réglementaire des deux ans pour obtenir une green card, à déclarer conjointement ses impôts et à ouvrir un compte commun. Cette solution n’est pas sans risque pour les clandestins car « le contrat » pour un mariage blanc n’a bien évidemment aucune valeur légale. Avant de rencontrer sa compagne, Clément était prêt à dépenser 20 000 dollars pour épouser une connaissance américaine. « Mais quand j’ai vu qu’elle n’était pas capable de fournir les papiers nécessaires pour le mariage à la mairie, j’ai vite compris que fournir la montagne de preuves demandées par l’immigration serait un cauchemar, et que cela m’exposerait à davantage de risques », raconte-t-il.

La menace de l’expulsion ne décourage pas les sans-papiers français, qui ont souvent, il est vrai, un filet de sauvetage : des amis ou de la famille prêts à les accueillir en cas d’urgence et qui leur rendent visite régulièrement.

Beaucoup d’entre eux avoue, en revanche, avoir le mal du pays. « Choisir entre la France et les États-Unis, c’est comme choisir entre vos deux enfants », conclut Ulysse. « Vous les aimez tous les deux, mais vous êtes obligés de n’en choisir qu’un au final ! »

*Tous les prénoms des sans-papiers français interrogés pour cet article ont été changés à leur demande.

En chiffres

À titre de comparaison, voici des statistiques concernant les sans-papiers européens expulsés des États-Unis en 2008, par nationalité.
21 Belges, 79 Irlandais, 95 Hollandais, 96 Espagnols, 154 Français, 180 Allemands, 216 Italiens, et 480 Anglais.
Source : Departement Homeland of Security.

À savoir

Les services consulaires disposent de très peu d’informations sur le sort ou les allers-et-venues des clandestins français. Selon Guillaume Roy, chef de chancellerie du consulat de New York, les sans-papiers se font logiquement très rarement connaître auprès de ces services. Les autorités américaines ne les informent d’ailleurs pas des cas d’expulsion et de détention de sans-papiers. Si l’un d’eux se manifeste pour des mauvais traitements ou un recours, l’ambassade a de toute façon une marge de manœuvre très limitée, la loi américaine prévalant.

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