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Charlotte Corday : Héroïne cornélienne ou « Ange de la Mort » ?

Par quel cheminement Charlotte Corday, jeune fille de famille aristocratique, mystique assoiffée de liberté et de justice, récemment sortie du couvent, en est-elle arrivée à assassiner Jean-Paul Marat , «  l’ami du peuple », sous la Révolution ?

Née à Caen le 17 juillet 1768, Marie-Charlotte Corday d’Armont appartient à l’aristocratie militaire normande dont la noblesse remonte au XIe siècle. Toutefois, la génération du grand-père de Charlotte voit sa richesse réduite à quelques fermes et à un manoir en ruines. Un de ses oncles, l’abbé de Corday, lui apprend que par son père, elle est apparentée au dramaturge Corneille. Ensemble, ils étudient l’œuvre de l’illustre ancêtre, et comparent les mœurs « dépravées » de leur époque avec les vertus de l’ancienne Rome telles que les montre Corneille : stoïcisme, sacrifice, patriotisme. Parmi les noms qu’elle lit dans la presse locale de Caen, elle ne manque pas de remarquer celui de Marat, présenté comme « un monstre altéré de sang », responsable de massacres à Paris en septembre 1792 et qui réclame chaque fois davantage de victimes. Elle en arrive vite à la conclusion que si Marat disparaissait, la France serait sauvée de cet « ennemi du genre humain ». À quel moment cette calme Normande a-t-elle pris la décision de le tuer ? Est-ce en janvier 1793 lorsqu’elle apprend la mort de Louis XVI ? Ou bien en juin 1793 après l’arrestation par Marat des Girondins, membres d’un parti modéré ? En tout cas, début juillet 1793, sa décision est prise. Le 8 juillet, elle retient une place dans la diligence pour Paris. Le lendemain, vers deux heures de l’après-midi, elle embarque à Caen. « Je n’ai eu aucune peine à m’endormir. Je ne me suis réveillée qu’à mon arrivée à Paris », écrit-elle à une amie.

La turgotine arrive dans la capitale le 11 juillet et s’arrête dans la cour pavée du bureau de location des diligences, place des Victoires. Paris connaît son habituelle canicule de juillet, l’air est étouffant et poisseux. Charlotte descend à l’Hôtel de la Providence, rue des Vieux-Augustins, où elle prend une chambre qu’elle demande à occuper immédiatement car le long voyage et cette chaleur à laquelle elle n’est pas habituée, l’ont épuisée. Au valet qui lui prépare la chambre, elle pose des questions discrètes sur Marat, sur sa réputation auprès des Parisiens. Il lui répond que Marat est détesté des aristocrates mais que la populace l’adore. Il lui apprend aussi qu’il a été très malade depuis le mois de juin et qu’il ne peut se rendre à la Convention. Cette nouvelle bouleverse complètement ses projets. Elle se voyait déjà tel Brutus assassinant César en pleine assemblée ! Mais elle réussit à cacher son émotion. Au lieu de prendre le repos prévu, elle revoit son plan d’action et envisage une nouvelle stratégie pour tuer Marat.

L’arme du crime

Le lendemain, 12 juillet, elle se rend sous les arcades du Palais-Royal, à cette époque lieu de galanterie connu mais aussi marché où l’on pouvait acheter de tout, des légumes aussi bien que des ustensiles de cuisine. Comme il est tôt, toutes les boutiques sont fermées. Elle fait plusieurs fois le tour du Palais-Royal, passe pour la énième fois devant le café de Foy, où, quatre ans plus tôt, Camille Desmoulins avait stimulé la foule avant qu’elle se rende à la Bastille. Vers 7 heures, le propriétaire d’une coutellerie, rue de Valois, accueille sa toute première cliente, une jeune fille grande et robuste, qui veut acheter un couteau de cuisine à manche d’ébène, à la lame longue de six pouces, puis qui va s’asseoir sur un banc. Vers 9 heures du matin, Charlotte rentre dans sa chambre à l’hôtel. Elle va ensuite se faire friser par un perruquier du quartier, change de vêtements, puis, bien coiffée, bien prise dans ses habits, chapeau à volants verts et fichu rouge (qui dissimule le couteau) elle se rend en fiacre par le Pont-Neuf chez le citoyen Marat sous prétexte de lui présenter une supplique.

La meurtrière éconduite

Elle a appris que Marat habite avec sa maîtresse, Simone Evrard, au 30, rue des Cordeliers, près de l’École de Médecine. Charlotte sonne chez lui ; Simone Evrard ouvre la porte. Charlotte remarque que l’entrée est mal tenue, encombrée de journaux et d’appareils d’imprimerie. Simone lui dit que Marat, malade, ne peut la recevoir et referme la porte. Charlotte rentre chez elle, à l’Hôtel de la Providence, et écrit deux missives à Marat : l’une où elle explique qu’elle est venue de Caen pour lui fournir des renseignements qui lui permettront de rendre un grand service à son pays ; l’autre disant simplement qu’elle est malheureuse et sollicite sa protection. Il est environ sept heures du soir lorsqu’elle retourne chez Marat et de nouveau sonne à la porte. Evrard, à qui décidément cette grande fille un peu agressive n’inspire pas confiance, lui répète que Marat ne reçoit pas. Charlotte haussant le ton dans l’espoir qu’il l’entende lui demande si le citoyen Marat a reçu ses lettres. De son cabinet de travail, Marat a bien entendu la question. Il vient justement d’en finir la lecture et, curieux d’en rencontrer l’auteur, il crie à sa maîtresse de laisser entrer la visiteuse.

La rencontre fatidique

Marat est assis dans une baignoire sabot qui occupe presque tout l’espace de la pièce. La canicule avive ses souffrances. Dévoré par un eczéma généralisé contracté par un séjour prolongé dans les égouts de Paris pour échapper à la police royale, il ne trouve de soulagement que dans la baignoire et, depuis quelques semaines ne se rend plus à la Convention à la suite d’une crise plus violente que d’habitude. Charlotte examine cet être au physique ingrat. Une serviette trempée d’eau vinaigrée entourant la tête ; le torse nu, Marat travaille sur une planche posée en travers de la baignoire, insensible aux relents d’eau croupie dans laquelle Simone a jeté du vinaigre et des aromates pour en atténuer les odeurs. À ses côtés, sur un billot de bois mal équarri, se trouvent des plumes, de l’encre et du papier. Jusqu’à ce jour, Charlotte avait haï Marat d’une manière abstraite, intellectuelle – à cet instant, ce sentiment s’accroît de répugnance physique.

Pour sa part, Marat est très étonné lorsqu’il voit entrer Charlotte. À vingt-cinq ans, elle paraît l’innocence même avec ses grands yeux bleus largement fendus, son teint très frais et son visage à l’ovale classique. Elle a belle allure, et possède aussi un grand air de noblesse. Inconscient de la répulsion qu’il suscite chez la jeune fille il lui fait signe de prendre un tabouret près de la baignoire et lui demande ce qu’elle veut. Elle répond d’une voix musicale et basse et lui donne les noms des Girondins : Gaudet, Barbaroux, Buzot. Marat est aux anges. Il trempe sa plume dans l’encrier et s’écrie avec avidité : « Excellent ! Dans quelques jours, je les ferai guillotiner à Paris ! » Il vient de signer son arrêt de mort.

De sang-froid

Marat  ne la voit pas se lever et se pencher vers lui. D’un geste rapide, Charlotte retire le couteau de son fourreau, lève la main et « la Judith de la Révolution » ou « l’Ange de la Mort » comme on l’a décrite alors, frappe un coup qui l’atteint aux poumons. Simone, croyant entendre les mots, « À moi, chère amie ! », se précipite dans la pièce et voit son amant perdant son sang et l’eau du bain qui rougit. Elle s’empresse d’alerter les voisins. Aussitôt arrêtée, Charlotte ne cherche pas à nier. Lors des quatre jours qui lui restent à vivre, elle ne manifeste pas la moindre émotion ni la moindre peur. Conduite à la guillotine le 17 juillet, cette arrière-petite-nièce de Corneille, telle Cinna, prononce ces derniers mots : « J’ai rempli ma tâche, les autres feront le reste ».

La nouvelle de la mort de Marat est vite connue à la Convention où un député apostrophe le peintre David : « Qu’attends-tu, David ? Prends ton pinceau et transmets à la postérité le portrait de Marat ! » Deux jours plus tôt, David avait rendu visite à Marat et l’avait décrit ainsi : « Je le trouvai dans une attitude qui me frappa. Il avait auprès de lui un billot de bois sur lequel étaient placés de l’encre et du papier et sa main, sortie de la baignoire, écrivait ses dernières pensées pour le salut du peuple ». C’est l’attitude précise dans laquelle l’artiste l’a représenté dans le tableau Marat assassiné, véritable révolution artistique. C’est en effet la première fois qu’un artiste représente un fait divers exactement comme il s’est passé et juste après qu’il se soit passé.

 

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