Entretien

« Etre femme, juive et rabbin n’est pas une transgression »

Après avoir été journaliste à New York, la Nancéienne Delphine Horvilleur passe par l’école rabbinique réformée du Hebrew Union College, à Manhattan : elle en sort rabbin en 2008. De retour à Paris, elle dirige la revue d’art et de pensée juive Tenou’a et publie de multiples essais, dont Réflexions sur la question antisémite et, plus récemment, Vivre avec nos morts. Elle est considérée comme une des intellectuelles majeures de sa génération et ses offices du shabbat sont célèbres pour leur association de mélodies traditionnelles et de créations contemporaines.
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Delphine Horvilleur. © Jean-François Paga/Grasset

France-Amérique : A l’inverse des Etats-Unis, les femmes rabbins ne sont pas communes en France – vous n’êtes que quatre. Votre vocation était-elle de devenir rabbin ou de révolutionner le judaïsme patriarcal en devenant femme rabbin ?

Delphine Horvilleur : Mon chemin est tout à fait autre. Ma passion est l’écoute de l’autre, l’accompagnement : ce qui m’a conduit au journalisme et à des études de médecine. Puis je suis revenue à ma tradition familiale, redécouvrant que le judaïsme est fondé sur l’écoute et l’accompagnement. A aucun moment, je ne me perçois comme rebelle, puisque la tradition juive est de questionner la tradition. J’ajoute qu’être femme, juive et rabbin n’est pas une transgression, parce que nul ne peut définir le judaïsme : c’est un nomadisme de la pensée, redéfini par chaque génération. Ceux qui m’accusent de transgression, de trahison et appellent à résister contre la nomination croissante de femmes rabbins me paraissent ignorants de notre tradition du questionnement.

Vous êtes devenue rabbin à New York parce que c’était impossible à Paris. Comment expliquer cette résistance, en France, à la féminisation ?

On ne peut devenir femme rabbin qu’aux Etats-Unis, à Londres et en Israël. En France, s’esquisse une formation, entre Paris et Londres. Cette résistance française à la féminisation, par contraste avec les Etats-Unis surtout, s’explique par nos histoires divergentes. En France, Napoléon Ier a organisé le judaïsme sur un mode centralisé, comparable à l’Eglise catholique, avec un Consistoire et un grand rabbin. Cette centralisation a bloqué toute évolution et consolidé le caractère patriarcal du judaïsme. Aux Etats-Unis, à l’inverse, où l’Etat n’intervient pas dans l’organisation des religions, le pluralisme est la règle. Je dis parfois que le judaïsme français est catholique et le judaïsme américain est protestant : c’est ainsi que l’innovation religieuse s’est développée aux Etats-Unis, femmes rabbins incluses. J’ajoute que la conception rigide de la laïcité en France ne facilite pas non plus l’innovation religieuse. Pour les laïcs militants, une religion ne saurait en soi être progressiste. Que la féminisation sorte des synagogues, églises ou mosquées contredit les préjugés laïcs : pour les militants laïcs, la religion est forcément réactionnaire et donc antiféministe.

Le féminisme, dont #MeToo est l’expression la plus récente, bouscule-t-il toutes les religions patriarcales ?

Je n’ai pas attendu #MeToo pour devenir rabbin, puisque je le suis devenue en 2008 et que dans mon école, dès cette époque, la parité hommes-femmes était la règle. Mais il est vrai que #MeToo et tout ce qui y ressemble bousculent toutes les institutions religieuses. Une révolution qui, inéluctablement, suscite une contre-révolution : le refus de la féminisation s’exprime dans un discours hypocrite célébrant l’éternel féminin, la femme dépositaire de la spiritualité. Des fadaises conservatrices pour contrer le féminisme sans l’avouer.

Votre synagogue parisienne attire des fidèles plus jeunes que ceux qui fréquentent les lieux de culte traditionnels avec de vieux rabbins chenus. Qu’est-ce qui les attire ?

D’ordinaire, on choisit son lieu de culte par sa géographie : l’église, le temple, la mosquée, la synagogue proche de chez vous. Dans mon cas, c’est différent. On vient chez moi pour des raisons idéalistes, essentiellement en quête d’égalité entre les sexes, voire de conversions et de mariages mixtes. Beaucoup de parents fréquentent ma synagogue quand ils souhaitent que leurs enfants de sexe différent reçoivent la même éducation. Il faut reconnaître que mon discours libéral, d’ouverture à l’autre, n’est pas facile à tenir en ce moment de repli communautaire. Bien des juifs, qui s’estiment menacés par l’antisémitisme, estiment qu’il faut rester chez soi, une tentation du repli qui affecte toutes les communautés.

Redoutez-vous les antisémites, les athées, les indifférents, les orthodoxes ?

Aucun de ceux-là. Je suis issue d’une famille orthodoxe et j’éprouve de la tendresse pour leur version de la tradition. Ce que je redoute le plus aujourd’hui, c’est l’obsession identitaire, la bêtise identitaire, toute cette idéologie identitariste qui réduit l’humanité à une conception étroite et fermée de ses origines.


Vivre avec nos morts
de Delphine Horvilleur, Grasset, 2021.


Entretien publié dans le numéro de mai 2021 de France-AmériqueS’abonner au magazine.

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