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Des zazous aux hipsters

Ce n’est pas la première fois que la France voit surgir un phénomène de société né aux États-Unis. Après avoir envahi les rues de Brooklyn et de l’East Village, les hipsters déferlent dans celles de Paris–tout comme, d’ailleurs, dans celles de Berlin, de Londres et d’autres capitales européennes. Lunettes à grosse monture, tatouages, barbes et moustaches épaisses, chemises à carreaux pour les garçons, jupes longues pour les filles : on les reconnaît sans mal à distance.

Encore faut-il préciser que le terme hipster n’est pas nouveau. Il est apparu aux États-Unis dans les années 1940 et désignait alors les jeunes Blancs amateurs de jazz qui fréquentaient les musiciens afro-américains et s’habillaient comme eux. Le hipster de 2015 présente d’autres caractéristiques. S’il roule à vélo (à pignon fixe) et consomme bio, il baigne dans l’entrepreneuriat et monte des micro-business.

Un socio-type en chasse un autre. En France, depuis le début du XXIe siècle, on ne parlait que des bobos. Ce mot valise formé par la contraction de “bourgeois bohème”–et utilisé pour la première fois en 2000 par le journaliste américain David Brooks–désigne, plus qu’une catégorie sociale, un style de vie de type écologiste s’accompagnant de positions progressistes sur les questions de société. Ce qui n’empêche pas lesdits bobos, que certains présentent comme un avatar de la gauche caviar, de profiter pleinement des bienfaits de l’économie de marché. À chaque période ses tribus. Les années 1960 ont été celles des hippies–mot dont l’étymologie serait la même que celle de hipsters : l’un et l’autre dérivent, semble-t-il, du wolof hipi, qui signifie “ouvrir les yeux” et a donné également hip-hop. Les hippies ne se contentaient pas de porter des cheveux longs, de fumer de l’herbe et d’arborer des chemises à fleurs. Rejet de la société de consommation, pacifisme, liberté sexuelle… les valeurs qu’ils véhiculaient marquaient une rupture fondamentale avec celles des générations précédentes.

Le phénomène hippie a laissé des traces durables. Ce qui n’est pas le cas des sous-cultures associées à un code vestimentaire et un genre musical spécifiques fleurissant régulièrement ici ou là. Ainsi des blousons noirs, dont l’émergence en France à la fin des années 1950 a correspondu à celle du rock’n roll importé des États-Unis. En Grande-Bretagne, à la même époque, le phénomène était incarné par les mods et les rockers, dont la rivalité prenait souvent un ca- ractère violent.

Beatniks, skinheads, bikers… la liste de ces sous-cultures générationnelles est longue. Personne n’a oublié les punks, terme anglais signifiant “vaurien” ou “voyou”, dont l’esthétique provoquante a connu son heure de gloire à partir de la fin des années 1970.

En remontant le temps, et sans aller jusqu’au Déluge, le Directoire a vu, en 1795, l’apparition au sein de la jeunesse dorée française d’un courant de mode caractérisé par ses extravagances. Sorte d’antithèse des Sans-Culottes de la Révolution, Incroyables et Merveilleuses affichaient les tenues les plus excentriques. Leurs costumes défiaient le bon sens et insultaient le bon goût.

De l’autre côté de la Manche, à peu près à la même époque, un courant moins circonstanciel voyait le jour. Cultivant l’élégance et le raffinement, les dandies soignaient autant leur langage que leur apparence vestimentaire. Au XIXe siècle, le dandysme imprégnera le romantisme français. Des écrivains comme Baudelaire, Barbey d’Aurevilly ou Villiers de l’Isle-Adam s’en réclameront.

Quelques décennies plus tard, et toujours en France, arriveront les zazous. Le terme vient d’un morceau de jazz, Zah Zuh Zaz, enregistré en 1933 par Cab Calloway. Reconnaissable à l’inspiration anglo-américaine de son habillement–veste à carreaux tombante, parapluie fermé sous le bras pour les garçons–, une partie de la jeunesse française choisit cette fois encore un mode vestimentaire pour manifester son non-conformisme. Réfractaires à l’éthique du régime de Vichy, les zazous, contraints de faire profil bas sous l’Occupation, occuperont le devant de la scène à la Libération. Quels que soient les lieux et les époques, on relève le même paradoxe. Les années passant, des groupes marginaux deviennent des prescripteurs de mode et certains de leurs traits caractéristiques sont adoptés par la société même dont ils cherchaient à se démarquer.

Mais voilà, apprend-on, que le hipster, c’est bientôt fini. Un nouveau socio-type émerge aux États-Unis : le yuccie (“Young Urban Creative”), qui associe certains traits du hipster à d’autres traits empruntés au yuppie, figure emblématique du capitalisme financier dans sa version la plus brutale telle qu’elle régnait dans les années 1980. Il est vrai qu’aux États-Unis le sens des affaires finit toujours par prendre le dessus.

 

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