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Donald Morrison : “Le French bashing est une tradition américaine”

Donald Morrison, journaliste américain et auteur de La mort de la culture française (Denoël) revient sur la mode du “French bashing”.

France-Amérique : Comment percevez-vous le succès en France du livre d’Eric Zemmour, Le suicide français ?

 

Donald Morrison : Je ne suis pas étonné par son succès : le “déclinisme” est un thème qui revient régulièrement à la mode en France. Mais contrairement à ceux qui critiquent cette tendance, je pense qu’elle est utile : elle montre que les Français font un travail d’introspection régulier, et s’interrogent sur leur identité. D’une certaine façon, les Etats-Unis se rapprochent de ce penchant pour l’autocritique. Le rapport du Sénat sur la pratique de la torture le souligne (NDLR : un rapport du Sénat critique les méthodes de torture employées par la CIA pour lutter contre le terrorisme, à la suite des attentats du 11 septembre).

Un livre semblable pourrait-il avoir du succès en Amérique ?

En temps normal, non. Les Américains sont par nature plus optimistes que les Français. Ils croient aveuglément au rêve américain, à la possibilité pour tout un chacun de s’enrichir et de réussir sa vie. Mais depuis quelques années, on assiste à une prise de conscience importante, notamment au sujet des inégalités sociales. Les Américains se rendent compte que l’ascenseur social ne fonctionne plus aussi bien qu’auparavant. C’est sans doute pour cette raison que le livre de Thomas Piketty a rencontré un si grand succès aux Etats-Unis : une partie des Américains sont sensibles à ce discours de vérité.

Vous avez publié une tribune dans Le Monde, Le suicide américain, dans laquelle vous expliquez que la France est moins menacée par le déclin que les Etats-Unis. Pourquoi cela ?

Contrairement à la France, les Etats-Unis sont un pays bloqué. Ses infrastructures sont vieillissantes, la réforme de santé est imparfaite et chaque fait divers révèle la dangerosité de la législation sur le port d’armes : pourtant, les réformes ne sont pas faites. Quant au système politique, il me paraît bien plus inadapté qu’en France. Si l’on regarde la situation actuelle, on voit que malgré les résultats, notamment économiques, de Barack Obama, les Américains ont voté massivement contre lui. Le pays va donc être paralysé pendant deux ans, à cause des institutions.

Si l’on compare les situations économiques des deux pays, notamment les taux de chômage, les Etats-Unis se portent pourtant mieux que la France…

Dans les faits, vous avez raison. Mais pour la première fois dans l’histoire des Etats-Unis, le retour de la croissance ne bénéficie pas à ceux qui en ont le plus besoin. Certes, le taux de chômage est au plus bas, mais les Américains ne ressentent pas concrètement les effets de cette embellie. Quant aux inégalités, elles continuent de croître ; les richesses sont de plus en plus concentrées dans les mains d’une infime partie de la population. Les Etats-Unis sont un pays bien plus inégalitaire que la France.

On assiste aux Etats-Unis à d’importantes crispations autour des inégalités raciales. Cela peut-il aggraver la situation américaine ?

Oui, sans aucun doute. Les Etats-Unis ont toujours eu un problème avec les inégalités raciales : les pères de la Constitution étaient esclavagistes, la guerre civile a divisé la population sur cette question… Bien évidemment, des progrès importants ont été faits. Ce qui m’inquiète davantage, c’est l’évolution de la question des inégalités raciales depuis les années 60. A l’époque, la discrimination à l’égard de la communauté noire était connue de tous. Aujourd’hui, la majorité des Blancs aux Etats-Unis considèrent que les Noirs sont traités par la police comme des citoyens normaux, alors que les Noirs se disent l’objet de discriminations. Deux réalités s’opposent et créent une fracture importante au sein du pays.

Vous vous êtes fait connaître du grand public en 2007 avec votre article dans Time Magazine sur la “mort de la culture française”. Sept ans après, maintenez-vous votre diagnostic ?

Je crois toujours que le poids de l’Etat dans le secteur culturel est disproportionné. Selon moi, il encourage le clientélisme, favorise la médiocrité et dissuade les artistes français de produire des œuvres exportables à l’international. Prenons l’exemple du cinéma français : les subventions publiques tendent à inciter la production de films presque exclusivement à destination du public français. Aux Etats-Unis, pour être rentable, un film doit compter sur les recettes à l’étranger. Mais j’ai été très impressionné par les réactions suscitées par mes réflexions. La ministre de la Culture de l’époque, Christine Albanel, m’avait même appelé pour que nous en discutions ! Et les évolutions concernant la politique culturelle vont, selon moi, dans le bon sens.

 

Les Etats-Unis adorent dénigrer la France. Comment expliquer cette tendance au “French bashing” ?

Il y a tellement de sujets propices au “bashing” en France (rires) ! Il est vrai que c’est une tradition américaine. Le premier “bashing” date même de la Révolution française : le système américain de démocratie représentative et des “checks and balances” a été créé de façon à éviter de reproduire les dérives de la Terreur. En général, les Américains savent que la France accorde beaucoup d’importance à ce que l’on dit d’elle. C’est aussi pour cela que je suis optimiste pour le futur : cette ouverture sur le monde permet aux Français d’être en constant progrès. A l’opposé, les Etats-Unis sont devenus sourds aux critiques extérieures… Ils gagneraient à suivre l’exemple de la France.

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