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Du bon usage des américanismes

Retrouvez tous les mois dans France-Amérique la chronique de Dominique Mataillet sur le langage dans la rubrique “Le français tel qu’on le parle”.

Sans grand risque de se tromper, on peut affirmer que l’un des mots les plus répandus dans le monde est le OK des Américains. Rares sont les pays où il ne surgit pas régulièrement dans les conversations avec le sens de “d’accord“.

On s’est longtemps interrogé sur l’origine de ces deux lettres qui ont envahi la langue française au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. De nombreuses explications ont été avancées, la plupart fantaisistes. La rumeur populaire rapporte ainsi qu’après les batailles navales les marins britanniques inscrivaient sur la coque des bateaux le nombre de leurs tués au combat. Lorsqu’il n’y en avait aucun, cela donnait OK (pour 0 killed).

Certains ont prétendu que le mot vient de l’écossais och aye (oh oui), voire du grec moderne ola kala (tout bien). D’autres sont allés lui chercher une étymologie française, que ce soit “au quai“, une expression utilisée par les dockers francophones, ou “aux Cayes“, du nom d’une ville haïtienne réputée pour la qualité de son rhum.

Aucune de ces explications n’a convaincu les spécialistes. Quelques-uns parmi eux ont pensé un temps qu’il pourrait s’agir d’un emprunt à une langue indienne, le choctaw, dans laquelle okeh signifie “c’est ainsi“. Selon une autre théorie, elle aussi prise au sérieux, OK viendrait de kay, un mot importé aux Etats-Unis par des esclaves d’Afrique de l’Ouest avec le sens de “très bien“.

Aujourd’hui, l’affaire semble réglée. Les linguistes s’accordent à voir dans OK une abréviation de orl korrekt, forme altérée de all correct (tout est correct) apparue dans l’Amérique des années 1830. C’est le 23 mars 1839 que les deux fameuses lettres ont été employées pour la première fois dans un journal, le Boston Morning Post en l’occurrence. Avant d’entrer dans le langage courant dès l’année suivante, à l’occasion de la campagne pour sa réélection (il sera battu) du président Martin Van Buren, que ses partisans surnomment Old Kinderhook (le vieux de Kinderhook), en référence à sa ville natale, située dans l’État de New York.

Si OK a rencontré un tel succès international, c’est que, concis et fonctionnel, il évoque l’Amérique dans ce qu’elle a de dynamique et d’efficace. Tout le mérite en revient en fait à la langue anglaise, qui a le génie de produire des termes courts et percutants. Ceux-ci sont parfois des onomatopées. Bang imite parfaitement le bruit d’une explosion ou d’un coup de feu, crash celui d’un avion qui s’écrase, le français n’ayant que le très long “catastrophe aérienne” à lui opposer. Flop est plus parlant qu’”échec.

Pour ce qui est des interjections anglo-américaines, OK ! n’est pas la seule à avoir conquis l’Hexagone. Hourra ! a été emprunté aux marins anglais dès le XVIIe siècle. Stop ! est arrivé en France pendant la Révolution. Allo ! (de l’américain Hello ! Hallo !) a franchi l’Atlantique avec les premiers téléphones.

Au jeu des petits mots, l’anglais est (presque) toujours gagnant. Off n’a eu aucun mal à s’imposer dans le jargon audiovisuel. Start-up est d’un emploi plus aisé qu’”entreprise en démarrage“. Dans le langage automobile, break est difficilement remplaçable, même si les Québécois parlent de “familiale“. “Groupe de pression peine à concurrencer lobby.

Dans certains cas, le français n’offre pas de solution satisfaisante. Un coach n’est pas tout à fait un entraîneur, et ce n’est pas vraiment un mentor. Le week-end, c’est plus que les deux jours du samedi et du dimanche : c’est la période de repos et de loisir qui tombe à la fin de la semaine. Un dealer est un revendeur de drogue, et non pas n’importe quel revendeur. Quel équivalent français pour burn-out, ce terme issu du verbe to burn out (se consumer) et qui a fait son apparition aux États-Unis dans les années 1970 ? Surmenage ou stress ne rendent pas totalement compte de ce syndrome d’épuisement professionnel.

S’il est impératif de débusquer les anglicismes pernicieux, ces intrus déguisés en mots français comme “initier” et “supporter” au lieu de “commencer” et de”soutenir” ou opportunité à la place de possibilité. Il faut traquer le jargon du marketing importé des Etats-Unis, comme l’exaspérant “Je reviens vers vous, pataude traduction littérale de I’ll get back to you, qui fleurit dans le monde de l’entreprise depuis quelques années.  Mais il faut accepter aussi l’idée que l’anglo-américain enrichit le français, comme en son temps le français a nourri le vocabulaire anglais.

Il y a d’autant moins lieu de s’indigner que ces mots ne résistent pas tous, loin de là, aux changements de mode. A Paris, smart et select n’ont plus la cote. On ne va plus prendre un drink ou un ice-cream dans un milk-bar. Fini aussi le snack-bar. Les jeunes Français ne sont plus des teen-agers mais des “ados“. Ils ne parlent plus de surprise-party mais tout simplement de “fête“. Ainsi va l’histoire des mots : ils ne connaissent pas toujours une happy end

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