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L’intelligence est une anomalie

On pourrait dire que Jean Le Gall est avocat d’affaires le jour et écrivain la nuit. Mais schématiser de la sorte l’auteur trentenaire de l’acide et très drôle Requiem pour les trouillards (Éd. Séguier), serait réducteur. Jean Le Gall aime le mot, qu’il soit beau ou gros. Il vit et respire l’écriture. Chaque mois, il vous emmènera dans son univers au gré de ses lectures. Ses choix auront au moins un point commun: ils porteront sur des livres en français.

Quelle chose étrange que l’intelligence. N’étant personnellement foudroyé qu’en de trop rares occurrences, j’aurais les pires difficultés à vous renseigner sur la chimie de ce  phénomène.  Heureusement il y a les livres ; et s’ils ne nous sauvent jamais du sort médiocre, ils nous offrent au moins de rencontrer ces individus plutôt rares que l’intelligence la plus étincelante a durablement illuminés.

En voici un qui fut un cerveau de catégorie : Nikola Tesla. Et en voici un autre qui écrit magnifiquement chaque fois qu’il écrit : Jean Echenoz. Echenoz porte un nom de magicien et une plume à propos. Il faut lire comme il ressuscite avantageusement Tesla, en nimbant de littérature les oscillations de sa trajectoire. Le grand Tesla devient un héros de grand roman, il y perd certes son nom mais son génie « utile » y trouve une belle consécration. Un génie utile et même d’utilité publique. Ce serait finalement un comble que seuls les cons soient nécessaires.

Nikola s’appelle donc Gregor. Il faudra s’y faire. Nous sommes au milieu du 19e siècle quand il voit le jour sous une nuit ramifiée de foudres ; cela aura bien sûr son influence. Gregor est du genre pressé, alors il grandit vite et prodigieusement. Aussi ses deux mètres et ses facultés intellectuelles le placent rapidement au dessus des autres. La mécanique, les mathématiques, la physique, toutes ces choses objectivement abominables sont ses choses, maîtrisées et dominées. Gregor débute donc une carrière d’ingénieur mais son sale caractère et la dimension de ses projets agacent précocement ses collègues ; il faut dire que tout supérieur qu’il est, il est atteint de supériorité.

Une telle ambition a besoin d’un espace approprié : le voilà donc parti pour les Etats-Unis d’Amérique.  D’autant que c’est à New York que vit Thomas Edison qui, riche et consacré, le sollicite afin de rendre moins perfectible le système  électrique qui alimente trop aléatoirement la ville. On applaudit au jeu de mot car le dit système est branché sur un courant continu. Là gît tout le problème que nous pourrions vulgariser ainsi : Edison ne jure que par le courant continu cependant que Gregor associe l’avenir aux fréquences  alternatives.  Leur conflit fait des étincelles et Gregor se retrouve viré, à la rue.

Une carrière de terrassier-cantonnier plus tard, il trouve une nouvelle opportunité  chez le concurrent d’Edison qui donne du crédit sonnant et trébuchant à cette histoire de courant alternatif. C’est le début de la « guerre des courants » entre les deux grandes compagnies et tous les coups sont permis. Pour prouver que Gregor fait fausse route, Edison est prêt à griller une éléphante en public. Plus radical encore, il crée la chaise électrique afin de démontrer combien le courant alternatif est mauvais pour la santé. Mais les idées de Gregor sont les bonnes et en peu de temps, les grandes villes américaines s’illuminent nuitamment de son invention.

En sus de cette révolution, notre génie imagine le néon, la radio, le radar, les robots télécommandés, les missiles, la bombe nucléaire et une quantité de bidules dont on m’assure qu’ils furent de la plus grande importance. A cela, ajoutez sa maîtrise de 32 langues, les quatorze doctorats obtenus des universités du monde entier plus une palanquée de brevets.

Or de telles dispositions ne sont pas sans affecter ces qualités autrement plus banales qui définissent l’homme parmi les singes. Allons-y donc pour un véritable catalogue des anomalies comportementales. Gregor aime séduire, c’est un rhéteur de grande qualité et sa force de conviction emballe les foules, mais cela n’est jamais afin de fornication. Les bonnes femmes, voyez vous, ce n’est pas du tout son truc.  L’argent ? Ce n’est pas non plus son affaire. Les dollars coulent selon un débit régulier, ils viennent et puis ils vont, on les dépense dans des chambres d’hôtel sans se préoccuper d’être riche. Des amis ? Apparemment un concept inintelligible, hors de portée. Gregor a beau fréquenter le beau linge qui habille les salons, être à la table de ces gens nouveaux que l’on désigne comme des stars de cinéma, solliciter à l’occasion les grandes fortunes, son espace, son climax, ne sont que la solitude.

Aussi et surtout, il semble résolument désintéressé par les petites et grandes stratégies, celles qui assurent le maintien voire la réussite. Les brevets sont déposés n’importe comment, il déchire un contrat qui lui assurerait pourtant des millions de billets verts, la communauté scientifique se braque suite à ses démonstrations jugées abracadabrantesques et ses expériences et ses éclairs peuvent littéralement ébranler  New York ou provoquer un cataclysme à Colorado Springs… il s’en moque, il s’en fout, il s’enfonce, il s’enlise.

La fin est une déréliction très entretenue. Gregor perd son génie et ses derniers financiers, sa chambre d’hôtel est devenue misérable, seuls les colombidés le fréquentent. Il tombe même amoureux, amoureux vous dis-je, d’une pigeonne de Bryant Park. C’est moche. Mais ainsi semblent aller les génies, de la solitude à une espèce de tragédie ; ils sont frappés du sort de l’intelligence comme des arbres trop hauts périssent forcément par la foudre.

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