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30 ans de « belgitude »

Les frères Dardenne dont le dernier film « Le silence de Lorna » vient de sortir aux Etats-Unis vendredi ne sont sans doute pas les meilleurs promoteurs d’une Belgique ensoleillée, préférant apporter, avec leur cinéma, le pendant de la belgitude folklo, trop souvent exploité comme ressort comique. Entretien avec les réalisateurs deux fois recompensés par la Palmes d’Or à Cannes.

En sept long-métrages dont La promesse, Rosetta (Palme d’or), Le fils, L’enfant (Palme d’or, encore), les deux frangins ont révélé autant qu’ils ont façonné des acteurs souvent non professionnels et jusque là inconnus (Olivier Gourmet, Jérémie Rénier, Déborah François). Ils ont été vite catégorisés pour l’austérité des thèmes sociaux abordés et une caméra toujours en mouvement. Alors que c’est précisément cette maîtrise technique qui arrache leurs films au misérabilisme et au pathos de leurs sujets.

Récemment, le Lincoln Center leur consacrait leur plus grande rétrospective à New York, avec, au programme, des documentaires confidentiels tournés en Wallonie à leurs débuts, à partir de la fin des années 70. «Avant cela, quand on tournait en vidéo, tous nos portraits ont disparu », expliquent-ils. Leur dernier film, Le silence de Lorna, sort sur les écrans américains vendredi, soit un an et demi après le Prix du scénario qui l’a récompensé à Cannes, en 2008. Nouveau drame social, le film suit un mariage blanc entre une jeune Albanaise, Lorna, et un junkie, Claudy, qui devra être éliminé pour que le contrat soit mené à bien.

Comment êtes-vous passés du documentaire à la fiction ?

Luc Dardenne : Le travail de mémoire qu’on avait fait parlait du passé. Après plusieurs documentaires sur l’histoire du mouvement ouvrier dans notre région, nous avons eu envie de travailler avec des acteurs et d’inventer des histoires, au présent.

Comment se répartir le travail, quand on est frères ?

L.D : On n’a jamais travaillés seuls, donc on ne peut pas comparer. Mais si on s’ennuyait, ou si on se tapait dessus, on ne le ferait pas !

Jean-Pierre Dardenne : Les techniciens ont besoin d’avoir un seul interlocuteur, sinon c’est compliqué : pendant le tournage, l’un de nous reste sur le plateau et l’autre derrière le moniteur.

Finalement, vos films sont plus optimistes qu’ils n’en ont l’air.

J-P.D : Oui, on se met du côté de nos personnages, on se dit « il faut l’aider, pas le clouer au sol », ce sont des histoires de gens qui changent, même si c’est peut-être naïf.

Vous avez reçu le Prix du scénario à Cannes en 2008 pour Le silence de Lorna, qui sort fin juillet aux États-Unis : comment est née l’histoire ?

L.D : C’est au départ un fait divers qui nous a été raconté par une femme qui s’occupe des sans-abris et des toxicomanes, à Bruxelles. Une prostituée albanaise qui devait se marier pour des papiers, y a renoncé après avoir entendu que les « maris » proposés étaient des junkies, et qu’on les faisait mourir d’overdose, exprès. On a trouvé l’histoire intéressante, on a créé un personnage de femme ordinaire qui veut des papiers pour s’intégrer dans la société, ce qui est tout à fait légitime. Pour avoir sa place au soleil, va-t-elle accepter la mort et l’overdose que l’on impose au junkie avec qui elle vit pendant 6 mois, pour avoir la nationalité ?

Comment avez-vous rencontré l’actrice qui joue Lorna, Arta Dobroshi ?

J-P.D : Elle avait joué dans des films en Europe centrale : on voulait une comédienne albanaise, on a trouvé Arta, qui a appris le français en deux mois ! Elle est très forte.

Le jeune acteur qui joue son époux de fortune, Jérémie Rénier, qui a déjà joué dans vos films, dit qu’avec les Dardenne, c’est « les comédiens avant tout ».

L.D : Nous travaillons un mois et demi avec les acteurs avant le tournage. On répète : comment bouger, marcher, se battre. On fait très attention au corps des acteurs, pour entrer dans le rythme des plans. Ce sont des rôles physiques, précis, même si on ne dirait pas. On intègre toujours les acteurs dans notre façon de travailler.

Avez-vous recours à l’improvisation ?

L.D : On n’improvise pas sur le plateau, on se met d’accord aux répétitions puis on tourne ce qu’on a décidé. On ne trouve pas le plan en improvisant.

On dit souvent que vous faites beaucoup de prises, pendant le tournage.

J-P.D : Cela dépend, cette fois moins que pour L’enfant. On a essayé différentes mises en scène, mais ce n’est pas excessif, une dizaine de prises en moyenne.

Comment voyez-vous l’usage qui est fait aujourd’hui au cinéma de la caméra portée, un procédé qui était un peu votre marque de fabrique ?

L.D : On dit que « la caméra bouge chez les Dardenne » : mais elle ne bouge pas en même temps que les acteurs. Cela traduit une tension qui existe dans le rapport entre les personnages, que le mouvement de caméra essaie de rendre visible : on essaie de passer sur les choses, sans insister. Le mouvement de caméra est toujours motivé, s’il a lieu sans raison, comme dans beaucoup de films aujourd’hui, alors c’est du maniérisme.

L’immigration est une composante centrale de l’Amérique, comment Le silence de Lorna va-t-il être perçu aux États-Unis, selon vous ?

J-P.D : À l’époque, la critique américaine n’avait pas aimé Rosetta, ils n’ont pas compris, le film était trop rugueux, donc on verra bien.

L.D : Espérons que les gens aient de l’argent pour venir voir le film, avec la crise…

 

Infos pratiques : Le silence de Lorna (2008), sortie à New York et Los Angeles le 31 juillet.

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