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Agnès Jaoui : les petites révoltes d’une « bourgeoise parisienne »

Repéré par un distributeur au New York Film Festival, Parlez-moi de la pluie, le troisième film d’Agnès Jaoui qui sort vendredi 18 juin sur les écrans américains, explore les rapports de domination de manière cocasse et incongrue. Rencontre.

Parlez-moi de la pluie suit le personnage d’Agathe Villanova (Agnès Jaoui), une féministe nouvellement engagée en politique qui revient dans la maison du Sud-Ouest de son enfance pour aider sa sœur à ranger les affaires de leur mère décédée. Agathe n’aime pas cette région, elle en est partie dès qu’elle a pu. Mais les impératifs de la parité l’ont parachutée ici à l’occasion des prochaines élections.  Dans cette maison vivent Florence, son mari, et ses enfants. Mais aussi Mimouna, femme de ménage que les Villanova ont ramenée avec eux d’Algérie, au moment de l’indépendance.
Le fils de Mimouna,
Karim (Jamel Debbouze)
, et son ami Michel Ronsard (Jean-Pierre Bacri) entreprennent de tourner un documentaire sur Agathe Villanova, dans le cadre d’une collection sur « les femmes qui ont réussi ». Le ciel a beau briller sur le Sud de la France au début du film, l’échéance électorale approche pour Agathe, les tensions du passé resurgissent et le ciel se couvre…

– France-Amérique : Racisme, humiliation, solitude. Parlez-moi de la pluie aborde les maux de la société française. Quel a été le point de départ du scénario ?

– Agnès Jaoui : Cela faisait longtemps que l’on voulait parler de politique et de féminisme avec Jean-Pierre (nldr, Jean-Pierre Bacri). Comme on voulait écrire pour Jamel Debbouze, un ami cher, le thème de l’héritage de la colonisation et du racisme moyennement digéré s’est imposé à nous. Celui du sentiment de persécution également. Ces deux thèmes se sont fondus dans le personnage de Karim, le fils d’une immigrée algérienne qu’interprète Jamel. Il y a chez lui, dans le film, des endroits qui ne sont pas dépoussiérés mais il est tout de même porteur de la parole de l’auteur. Tout comme le personnage que j’interprète dans chacun de mes films.

– F-A : Qu’est-ce que l’« humiliation ordinaire », l’un des thèmes porteurs du film ?

– A.J. : L’expression « humiliation ordinaire » nous est venue comme ça mais elle a beaucoup plu à Jamel. Il s’agit de cette forme de condescendance quotidienne injustifiée, de ce racisme à la petite semaine. Comme le fait de se faire tutoyer par la pharmacienne par exemple. Ce qui semble n’être qu’un détail en soi se révèle en fait très grave. Il faut souvent être la victime de ces humiliations pour les percevoir. Après, dans le film, ce sentiment est général et exacerbé. Agathe se sent victime du sexisme, Karim du racisme, Florence d’avoir été moins aimée que sa sœur par sa mère, Michel de ne pas avoir la garde de son fils. Chacun y va de sa petite humiliation.

– F-A : Vous êtes d’origine tunisienne. Avez-vous déjà souffert du racisme ?

– A.J. : Je suis juive tunisienne, ce qui est un cas particulier. On a pu se moquer de mon père ou ressentir une forme d’antisémitisme mais ce n’est pas la même histoire. Ma mère n’était pas femme de ménage. Mes parents étaient plutôt intellectuels. Mais je ressens très bien ce que c’est que de ne pas être une bourgeoise parisienne, même si je le suis complètement par ailleurs ! (rires). Je suis tout à fait identifiable comme habitante du IVe arrondissement BCBG.

– F-A : Vous aimez bien vous mettre en scène dans le rôle de la petite bourgeoise parisienne ?

– A.J. : C’est ce que je connais le mieux, donc c’est plus facile à explorer pour moi. Même si je ressens un sentiment d’illégitimité, celui de ne pas être vraiment française. Bien que j’habite les beaux quartiers parisiens, je sais qu’il y a quelque part en moi la sensation étrange que l’on pourrait me mettre dehors. Je ne me sens pas à l’abri.

– F-A : Que pensez-vous du débat sur l’identité nationale ?

– A.J. : Je le trouve intéressant bien qu’il puisse être dangereux. Quand on va chercher des enfants à l’école pour les expulser du pays, on ne parle plus de débat. De toute façon, ce n’est pas un débat neutre. Pour moi, les identités sont multiples et c’est parce qu’elles s’enrichissent les unes les autres. À New York en particulier, même s’il y aura toujours des fascisants partout.

– F-A : Pensez-vous que la société américaine soit plus tolérante sur les questions de racisme et d’intégration ?

– A.J. : Je ne connais pas assez la société américaine pour juger, bien que je me sente dans mon élément dans une ville comme New York. Je suis une capitalienne ! (rires) Je me sens même plus proche d’une Riorca ou d’une Tel-avivienne que d’une habitante de la banlieue de Paris comme Puteaux ou d’une ville de province comme Angoulême. (Digression) C’est marrant, ici, on s’habille très vite un peu n’importe comment. Alors qu’à Paris, la dictature du code vestimentaire est folle. New York est complètement libérateur de ce point de vue là. Bien que le snobisme soit aussi l’apanage de toutes les capitales… J’aime la ville car elle est un facteur de mixité. Même dans des environnements fermés sur eux-mêmes comme le XVIe arrondissement, on croise des noirs ou des arabes.

– F-A : Vous placez l’action de votre film en milieu rural. Cette mise au vert semble propice à la réflexion pour Agathe…

– A.J. : Je voulais tourner en province. C’était aussi un prétexte pour parler du racisme car le Sud-Ouest a été la terre d’accueil des immigrés. Cette maison provinciale symbolise un peu le colonialisme inconscient.

– F-A : Pensez-vous, comme l’affirme un moment votre personnage dans le film, que la politique ne va pas faire avancer les choses ?

– A.J. : Non, au contraire. De toute façon, on n’a rien d’autre que la politique. Il vaut mieux avancer de 2 millimètres que de ne rien faire du tout. Dans le film, Agathe vient seulement d’entrer en politique. Elle doute. Elle prend conscience de ses préjugés sur les forts et les faibles. Sa réflexion lorsqu’elle dit qu’elle aime « parler politique avec ses amies », mais assure qu’il n’y a plus personne lorsqu’il s’agit d’aller sur le terrain, est révélatrice à cet égard. Les hommes et les femmes politiques sont des êtres humains, donc faillibles. Heureusement que certains se collent à ce métier pas très amusant. J’ai beaucoup de respect pour l’engagement parfois compliqué que constitue la politique.

– F-A : Les personnages avancent avec leurs névroses. Pratiquez-vous un cinéma de l’affect ?

– A.J. : Je crois que la psychanalyse est la meilleure école de scénario. Je pense à la série de HBO, In Treatment (ndlr, En analyse) dans lequel chaque épisode se déroule comme une séance d’analyse du thérapeute Paul Weston avec l’un de ses patients. Une bonne séance de psychanalyse ressemble a un bon polar. Vous arrivez avec telle ou telle image de vous. Finalement, on vous apprend que vous ne faites que répéter le préjugé de votre mère ou de votre père. J’aime qu’on arrive au cinéma avec une telle perception qui varie au cours du film.

– F-A : Sur quels projets travaillez-vous en ce moment ?

– A.J. : En ce moment, je suis sur l’écriture d’un nouveau film qui se passera à Paris. Je vais continuer à observer le microcosme de la bourgeoisie française. Je vais aussi chanter cet été et au mois de novembre – décembre.

– F-A : À quand les planches de Broadway ?

– A.J. : Il en est justement question…

(Large sourire. Fin de l’entretien)

Informations pratiques :

Le film Parlez-moi de la pluie (France, 2008) sort en salles américaines vendredi 18 juin à New York. Scénario : Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri. 95 mn. Inédit. Avec Agnès Jaoui (Agathe Villanova), Jean-Pierre Bacri (Michel Ronsard), Jamel Debbouze (Karim).

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