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Aimé Césaire, le chantre de la négritude

Père du célèbre concept de négritude – la conscience d’être noir -, le Martiniquais Aimé Césaire est décédé jeudi à 94 ans, après avoir consacré sa vie à la poésie et à la politique sans jamais dissocier les deux.

Solidaire du monde noir et de sa révolte contre le colonisateur, il se disait “fondamentalement poète, mais poète engagé” et “nègre, nègre, depuis le fond du ciel immémorial”. Fêté à l’université, célébré à la Comédie-Française, écrasante figure de la société martiniquaise, Aimé Césaire a écrit une oeuvre véhémente et revendicative, parfois proche du surréalisme.

Maire de Fort-de-France de 1945 (il n’avait que 32 ans) à 2001, député de 1945 à 1993, président du Conseil régional de Martinique, il n’avait quitté la présidence du Parti progressiste martiniquais (PPM) qu’en 2005, à l’âge canonique de 91 ans. Le contraste était frappant entre la flamboyance de son écriture et le style de l’homme-Césaire, sanglé dans un strict complet et portant de grosses lunettes d’écailles.

Surnommé par ses détracteurs “nègre costume-cravate-latin-grec”, qui ironisaient ainsi sur ses manières très “vieille France”, il inspirait pourtant à tous le respect, notamment grâce à son attachement viscéral à sa terre natale.

Né à Basse-Pointe le 25 juin 1913, ce fils surdoué d’un inspecteur des impôts est encouragé aux études par les professeurs du lycée Schoelcher de Fort-de-France. À Louis-le-Grand, à Paris, il rencontre Léopold Sedar Senghor, le futur président sénégalais. Il rejoint Normale sup et lance en 1932 la revue “L’Etudiant noir” où, pour la première fois, des écrivains noirs réfutent les modèles littéraires traditionnels.

En 1939, il fait une entrée fracassante en poésie avec Cahier d’un retour au pays natal, employant, encore une première, le terme de “négritude”. C’est, dit-il, “la conscience d’être noir, simple reconnaissance d’un fait qui implique acceptation, prise en charge de son destin de noir, de son histoire et de sa culture“. Senghor a assuré que c’est Césaire qui a inventé ce mot mais ce dernier préférait parler de “création collective”. Sa poésie lui valut la reconnaissance des surréalistes: “Il manie la langue française comme il n’est pas aujourd’hui un blanc pour la manier“, disait André Breton en 1941.

En 1946, Il est l’artisan de la création des départements français d’outre-mer : Martinique, Guadeloupe, Guyane et Réunion. En 1957, il fonde le PPM, un an après sa démission du PCF, rallié après la guerre.

Lauréat du Grand prix national de la poésie (1982) et du prix des poètes de la SACEM (1995), Césaire a écrit des pièces comme La Tragédie du roi Christophe (1963, sur la décolonisation), Une saison au Congo (1966, sur Patrice Lumumba), ou Une Tempête, réinterprétation de La Tempête de Shakespeare. En poésie, il a signé Les Armes miraculeuses, Cadastre, Soleil cou coupé, Corps perdu ou Moi laminaire. Il a également été l’auteur d’essais politiques.

Nombre d’intellectuels africains ou caribéens ont grandi dans le culte de Senghor et de Césaire. Pourtant, dans les Antilles, des écrivains comme Patrick Chamoiseau, Edouard Glissant ou Raphaël Confiant ont entrepris depuis une douzaine d’années de déboulonner la statue Césaire, se réclamant plutôt d’une “créolité”, qui est un métissage des hommes et des cultures, pour parler de la culture antillaise. “La créolité, fort bien, mais ce n’est qu’un département de la négritude“, estimait le maire-poète.

La Martinique, qui vient de perdre son représentant le plus illustre, est en deuil. Dès jeudi soir, une veillée familiale se tiendra au domicile d’Aimé Césaire. Un cortège transportant sa dépouille mortelle circulera vendredi à partir de 15H30 à travers la ville de Fort-de-France pour un premier hommage populaire. Un grand rassemblement aura lieu dimanche au stade de Dillon, à Fort-de-France, au terme de trois jours d’hommage. Les obsèques nationales auront lieu dimanche 20 avril en Martinique, en présence de Nicolas Sarkozy.

Les hommages se multiplient, dans la classe politique française, mais aussi en Afrique, notamment au Sénégal, où le président Abdoulaye Wade, qui l’avait côtoyé à la Sorbonne en 1956, lui a rendu un hommage ému.

Le président du Conseil exécutif de l’Unesco, le Béninois Olabiyi Babalola Joseph Yaï, a de son coté salué la “voix des sans-voix” : “Un grand baobab est tombé“.

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