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Alain Guiraudie : “Tous mes films naissent de la frustration”

A l’occasion de la sortie de L’inconnu du lac (Stranger by the lake) aux Etats-Unis le 24 janvier et de la rétrospective intégrale des films d’Alain Guiraudie au Lincoln Center, rencontre avec le réalisateur lors de son passage au New York Film Festival.

Depuis Du Soleil pour les gueux (2000), Alain Guiraudie propose un cinéma passionnant, politique et très personnel, où le réalisme social se teinte de fantaisie. Après le picaresque Roi de l’évasion (2009), le réalisateur de Villefranche-de-Rouergue retourne au réel avec ce thriller existentiel et aquatique, Queer Palm et prix de la mise en scène au sein de la section “Un certain regard” lors du dernier festival de Cannes.

L’Inconnu du lac est un huis-clos à ciel ouvert, épuré et d’une grande maîtrise, se déroulant sur un lieu de baignade et de rencontres homosexuelles. Franck (Pierre Deladonchamps) se rend quotidiennement sur cette plage. Il se lie d’amitié avec Henri (Patrick d’Assumçao) et tombe sous le charme du ténébreux Michel (Christophe Paou). Sous un soleil de plomb, les désirs grandissent autant que l’angoisse.

Le réalisateur continue son exploration de l’intime pour accéder à l’universel, il se met littéralement à nu, répète son attachement à une tradition romantique de l’amour et n’hésite pas à filmer le sexe de manière explicite. A l’occasion de la sortie du film aux Etats-Unis le 24 janvier et de la rétrospective au Lincoln Center de New York, rencontre avec Alain Guiraudie lors de son passage au New York Film Festival.

France-Amérique : Le désir et la passion sont au cœur de votre film, pour lequel vous aviez le projet de raconter une histoire universelle. Etait-il important que ce film sorte aux Etats-Unis ?

Alain Guiraudie : C’est mon premier film qui a droit à une sortie aux Etats-Unis comme dans une vingtaine d’autres pays. Pas de repos pour les braves (2003) était sorti en DVD et Le Roi de l’évasion (2009) avait été montré lors des festivals de film français à New York et San Francisco. En tant que cinéaste, je suis très heureux que ce film puisse être vu dans LE grand pays du cinéma. J’ai souhaité universaliser le propos, aller au-delà de l’homosexualité et une sortie à l’étranger est toujours une reconnaissance.

Vous êtes un admirateur du cinéma indépendant américain, quels sont les films pour lesquels vous gardez une affection particulière ?

J’apprécie le cinéma de Todd Solontz. Il reste un peu trop méconnu en France. Ses films sont sortis en DVD zone 1 en France, sans sous-titres. Je vois aussi très souvent La Nuit du Chasseur (1955) de Charles Laughton. C’est le film qui a le plus plané sur l’Inconnu du Lac. Sa très grande dimension onirique, son fort rapport à la nature, sa cruauté en fait un vrai conte qui continue de me passionner. J’aime aussi beaucoup Raoul Walsh, John Ford, Hitchcock ou Gus Van Sant. J’ai écrit un roman que j’ai fait lire à un ami. Cela lui a tout de suite fait penser à un film indépendant américain, dans la veine de Black Snake Moan (Craig Brewer, 2006). Je vais peut-être essayer de le publier, ou pas. Invariablement, mes romans terminent en scénario. Je suis un peu un romancier frustré. Tous mes films naissent de la frustration.

Vous vous élevez régulièrement contre “un certain cinéma français”. Une liberté créative comme la vôtre est-elle possible aux Etats-Unis  ?

C’est une question qui revient régulièrement dans la plupart des pays où mes films sont diffusés. Il n’y aurait que les Français pour faire des films comme les miens. Je l’entends en Allemagne, où Rainer Werner Fassbinder a quand même réalisé ses films. Ou en Italie, terre natale de Pier Paolo Pasolini. La liberté créative est aussi possible aux Etats-Unis, regardez Shortbus (2006) de John Cameron Mitchell, même si je ne me reconnaît pas forcément dans son cinéma. Dans le système des studios aussi, qui peut être très sclérosant, certains ont réussi à rester libres. Je pense à David Lynch ou Paul Verhoeven. Ils ne travaillent plus aujourd’hui à Hollywood, peut-être que cet espace a changé ces dernières années. La liberté artistique ne se retrouve pas seulement dans la représentation de la sexualité, qui n’est dans mon film qu’une prolongation des étreintes amoureuses.  La différence, c’est que mon film est interdit aux moins de 16 ans en France, alors qu’il est interdit aux mineurs ailleurs.

Le son de L’Inconnu du lac est naturel, épuré, enregistré lors du tournage et sans une note de musique. Pourquoi ce choix ?

Ce choix est né d’une frustration sur mon film précédent. On a effectué une prise en direct lors du tournage, puis  on a fait un nettoyage des directs et un empilage des sons, ambiances, bruitages en post-production. J’étais frustré du résultat car des choses que j’aimais beaucoup étaient perdus dans cette procédure. Pour ce film, j’ai réuni pour la première fois l’équipe du son deux mois avant le tournage. Nous nous sommes interrogés sur les moyens d’avoir un son pur, simple, qui ne sonnent pas faux. On a par exemple gardé le bruit d’un passage d’un avion comme un élément de tensions. En travaillant dans l’épuré, j’ai l’impression d’avoir fait mon film le plus riche d’un point de vue sonore. Pour l’image aussi nous avons gardé une approche très simple, en utilisant au maximum le rayonnement du soleil.

La recherche de corps inhabituels, de “gueules” est caractéristique de votre cinéma. Est-ce un projet politique de montrer ces corps qui restent aujourd’hui invisibles à l’écran ?

Le cinéma s’est traditionnellement appuyé sur le monde ouvrier et paysan, les classes dangereuses. Il suffit de revoir Les raisins de la colère ou les grands westerns. Le choix du casting, qui est toujours un moment très intime, permet de joindre l’utile à l’agréable. Je m’exaspère de retrouver dans le cinéma français les vingt mêmes comédiennes et comédiens tout au long de l’année. Il faut trouver de nouvelles gueules. Comment , face à Depardieu ou à Deneuve, voir les personnages au-delà des comédiens ? Lors d’un casting, je souhaite à chaque fois repartir de zéro et retrouver des types de personnes que je fréquente dans la vie. Pour ce film, nous avons casté environ 400 comédiens entre Paris et Marseille. Depuis les années 80, j’ai l’impression qu’au cinéma, à la télévision et dans la presse magazine, les corps différents n’ont pas le droit à la sexualité ou même à la sensualité. Je souhaitais érotiser ces corps-là, leur redonner droit à une représentation, comme dans la vraie vie. D’une affaire de goût personnel, j’en ai fait une affaire politique.

La sexualité et l’amour sont intrinséquement liés à la maladie et à la mort dans votre film

J’avais écrit une fin alternative, plus “mariage pour tous”. Mais je n’avais pas envie d’être politiquement correct. Il était important pour moi que l’on parle de la maladie, qu’elle soit présente dans les échanges et les esprits. Il semble y avoir un accord tacite sur le port du préservatif à l’écran, je voulais montrer que l’on en parle encore, que des questions se posent dans l’intimité. Il y a eu Les Nuits fauves (Cyril Collard, 1992), plus récemment Les Témoins (2007) de Téchiné. Le sida n’est presque plus évoqué au cinéma alors que cette maladie a pris une importance dingue dans nos rapports amoureux et sexuels. Je remets ça sur le tapis dans le film sur lequel je travaille actuellement, qui se déroulera dans une coopérative laitière avec un personnage séropositif.

Vous avez fait part de votre point de vue critique sur le mariage pour tous. Quels horizons pour les droits LGBT dans le débat public selon vous ?

Je crois que la situation en France et aux Etats-Unis sont différentes. Il y a une tradition beaucoup plus communautaire en Amérique. Chacun fait sa vie dans son coin sans embêter le voisin. Bien entendu, il ne s’agit pas d’empêcher les gens de se marier. Mais le débat public récent en France entérine l’idée que la seule voie possible contre la solitude et pour encadrer sa vie sexuelle et affective, c’est la famille, le mariage. Ça me désole un peu. Peut-être faut-il chercher autre chose, d’autres formes d’engagement. Quand je vois comment les hétérosexuels se sont emparés du Pacs, j’ai l’impression  que l’on peut faire mieux que ce vieux concept judéo-chrétien. Ce triomphe du noyau familial comme seule perspective de l’accomplissement affectif m’ennuie. Mais quand j’ai vu la levée de boucliers contre le mariage gay en France, j’ai témoigné mon soutien en manifestant, simplement pour une question d’égalité des droits. C’est vraiment le minimum que l’on puisse faire.

Le film sortira à New York et Los Angeles le 24 janvier, avant d’être montré dans tous les Etats-Unis en février et mars.

Retrospective “Alain Guiraudie : King of Escape” au Lincoln Center de New York du 24 au 30 janvier.

Renseignements et réservations sur le site du Film Society

Rétrospective à la Harvard Film Archive Cinematheque du 31 janvier au 8 février

Harvard Film Archive Cinematheque
Carpenter Center for the Visual Arts
24 Quincy Street
Cambridge, MA 02138

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