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Alain Jacquet

Alain Jacquet, le précurseur du pop art en France, est décédé le 4 septembre d’un cancer à New York à l’âge de 69 ans. Le peintre qui partageait sa vie entre New York et Paris a épousé en 1992, Sophie Matisse, l’arrière-petite-fille du peintre Henri Matisse. Ils ont eu une fille, Gaïa Jacquet-Matisse âgée de 15 ans. Une dizaine de jours après la disparition d’Alain Jacquet, Sophie Matisse a accepté de recevoir France-Amérique dans l’atelier de son mari à Manhattan.

Chaussures, manteaux, tableaux et sculptures, rien n’a bougé. Les effets personnels et les œuvres meublent encore l’atelier d’Alain Jacquet, situé au sud de Manhattan. Sur le lit, une jolie brune est assise, entourée de toiles colorées. Il s’agit de Sophie Matisse, la femme du peintre français et de l’arrière-petite-fille du célèbre peintre du même nom. Son regard est parfois ailleurs mais son sourire est toujours là. Venir dans cette pièce est une sorte de thérapie pour elle. « J’ai besoin de faire comme s’il était encore là, ça m’aide à tenir le coup », affirme Sophie Matisse, elle-même peintre. « Parfois, je lui parle. Je lui demande pourquoi il est parti comme ça, on n’avait pas prévu ça. Je suis tellement triste et fâchée. Moi je l’attends à la maison », soupire t-elle avant de fondre en larmes.

Alain Jacquet est décédé le 4 septembre d’un cancer dans un hôpital new-yorkais. Avant sa mort, Sophie Matisse venait peu dans cet atelier car, dit-elle, comme tout artiste, son mari avait besoin de son propre espace. Le peintre aimait flâner dans cette immense pièce. Il y avait même installé un lit. Son bureau poussiéreux donne sur les grandes fenêtres vitrées, laissant entrer le soleil éblouissant de New York. C’est d’ailleurs ce qu’il aimait dans la Grosse Pomme, sa luminosité et son dynamisme. Ses journées, il les passait ici, assis sur son bureau, cigarette à la main « à ne rien faire ». Il disait qu’il était paresseux. « Les petits problèmes de la vie courante l’ennuyaient comme régler des papiers administratifs. Il préférait consacrer son temps à réfléchir sur les grands problèmes de ce monde. Il était une sorte d’artiste-philosophe », confie sa femme. « D’ailleurs, notre fille lui ressemble beaucoup. Bon, elle est moins philosophe mais elle n’a que quinze ans pour l’instant. Il était si fier d’elle mais il ne le disait pas. Il était pudique. »

Le peintre français était certes un philosophe à ses heures perdues mais il était avant tout le précurseur du pop art en France, un mouvement parti d’Angleterre et des Etats-Unis dans les années 50 et 60. « A l’époque, les gens qui venaient d’Europe ont eu du mal à intégrer le milieu du pop art américain. Mais grâce à Alain et à d’autres artistes londoniens, le pop art n’est pas resté un courant purement américain. Ils l’ont fait connaître en Europe », se souvient t-elle.

Ses réinterprétations d’œuvres célèbres comme le « Déjeuner sur l’herbe » d’Edouard Manet ont permis à Alain Jacquet de gagner en notoriété et c’est un peintre renommé que Sophie Matisse rencontre en 1989 à la Coupole, un grand restaurant parisien. « Il était comme une star de cinéma, très charismatique. Avec ses lunettes teintées, j’ai mis du temps à prendre conscience que lui aussi m’avait remarquée. A ce moment là, je me suis dit que s’il se passait quoi que ce soit entre nous, j’allais connaître un autre monde, différent de celui de la famille Matisse, et je ne me suis pas trompée», affirme t-elle, souriante.

L’arrière-petite-fille d’Henri Matisse et le roi du pop art étaient faits pour se rencontrer. Ils étaient une source d’inspiration mutuelle. « Je pense que mon mari a été inspiré par mon arrière grand-père et par moi aussi j’espère ! En tout cas, en ce qui me concerne, Alain m’a beaucoup inspirée. Il m’a aussi beaucoup aidée à sortir de ma coquille, » dit-elle.

Grandir dans une famille d’artistes et épouser un peintre ne furent pas facile à gérer pour Sophie Matisse. En tant qu’artiste, elle voulait absolument éviter les comparaisons avec son arrière-grand-père et son mari. Pour cela, il a fallu qu’elle cherche son propre style. « Un jour, j’étais assisse avec Alain dans son atelier. J’étais en train de regarder un livre sur Mona Lisa. J’étais très fatiguée et je me suis dit que Mona Lisa devait aussi l’être avec tout ce que les artistes ont fait sur elle. Elle devait prendre du repos ! C’est comme ça que j’ai eu l’idée de reproduire des chefs-d’œuvre en gommant les personnages.»

Alain Jacquet et Sophie Matisse partageaient un amour pour l’art mais aussi un goût du voyage. Ils aimaient s’envoler pour Saint-Martin. Le peintre adorait les couleurs et la lumière qu’offraient cette île des Caraïbes. Le peintre aimait aussi cuisiner, une passion qui transparait dans ses œuvres. Quelques-unes de ses peintures et de ses sculptures comportent des objets en forme de donuts ou encore de saucisses. « Il cuisinait beaucoup de plats pour nous et nos amis. Etant donné que pendant des années, il n’a pas peint à la main car il faisait surtout des œuvres par ordinateur, la cuisine lui a permis d’entretenir sa sensibilité artistique », explique Sophie Matisse.

Chaque objet dans l’atelier rappelle la carrière mais aussi la personnalité d’Alain Jacquet. Selon sa femme, il était sensible, modeste, discret mais surtout drôle. Pour preuve, au milieu de son atelier, il avait installé un bidet. C’était sa touche française mais surtout sa manière de se moquer du puritanisme américain. Plus loin, un vase gris avec un tournesol en mousse est placé face au soleil. La fleur est rose et orange, l’association des deux couleurs préférées du peintre. Sophie Matisse l’a offerte à son mari lorsqu’il était à l’hôpital. Il y a séjourné pendant un mois et demi, une longue période durant laquelle l’épouse qu’elle était, n’a jamais voulu perdre espoir. « J’étais convaincue qu’on allait sortir de cette mauvaise période, qu’il allait faire son traitement, revenir à la maison et reprendre sa vie. Je n’avais pas d’autres idées dans ma tête», admet-t-elle. Après l’opération, les choses se sont rapidement dégradées. L’artiste ne pouvait plus parler. « Je ne pense pas qu’il était frustré, il a accepté la situation bien avant moi. Je lui ai dit tout ce que j’avais à lui dire. Il va me manquer », livre Sophie Matisse. « Quand il nous a quittés, il était extrêmement calme et beau. Il savait que dans un certain sens, il était libre.»

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