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Alain Thébault, le marin volant de l’hydroptère

A bord du voilier le plus rapide de la planète, le navigateur français Alain Thébault ambitionne de relier Los Angeles à Hawaï. Conçu pour battre des records de vitesse, l’hydroptère DCNS navigue (ou vole) grâce à des foils, des ailes marines qui permettent au voilier de s’extraire de l’eau. A son bord, Alain Thébault et son équipage se sont déjà payé le luxe de battre le record de vitesse à la voile, le 31 août dernier, dans la baie de San Francisco. Une vitesse de pointe établie sur un mille nautique avec une vitesse de 37,5 nœuds. Le navigateur espère désormais pulvériser le record établi en 4 jours et demi, à bord d’un trimaran “classique”, par Olivier de Kersauson, autre légende de la voile française.

France-Amérique : Pourquoi vous êtes-vous fixé pour objectif de battre le record de la traversée du Pacifique entre Los Angeles et Honolulu ?

Alain Thébault : Il faut revenir en 2009. Tout s’est décidé autour d’une table à Toulon alors que nous venions d’obtenir le record absolu de vitesse à la voile (50,17 nœuds de moyenne – soit 94 km/h) sur un mille nautique avec des pointes à 56 nœuds. On s’est dit : “Ça y est. Nous avons le bateau le plus rapide de la planète à la voile sur une courte distance. Maintenant, on se tourne vers le large”. C’était d’ailleurs le rêve initial que j’avais eu avec Eric Tabarly (grand navigateur français, qui dès les années 70, avait réalisé un prototype expérimental de l’hydroptère, ndlr) : celui de faire un bateau qui vole sur l’Atlantique. Jacques Vincent, mon co-skippeur, et moi, avons conclu que le record de la traversée du Pacifique semblait plus accessible car il est à 20 nœuds de moyenne et 4 jours et demi de voyage.

Vous êtes installé pour quelques semaines dans la baie de San Francisco, royaume des technologies de pointe. L’hydroptère DCNS a-t-il sa place chez les as de la technologie ?

Les Américains marquent beaucoup d’intérêt pour notre bateau. On voulait donc aussi partager avec eux ce “tapis volant français”. Et comme nous étions à Los Angeles, on s’est dit qu’il serait dommage de ne pas aller saluer les gars de l’America’s Cup qui participaient aux World Series. Mais par respect pour eux, on n’a pas navigué pendant les régates car on faisait presque un peu trop de buzz. On a reçu certains des skippeurs et des organisateurs de la Coupe de l’America sur le bateau. Le but, c’est d’aller au bout de notre rêve mais aussi de les aider car ils veulent tous faire voler leur propre bateau.

Comment parvenez-vous à faire “voler” votre bateau ?

Techniquement, il n’y a rien d’exceptionnel. Il s’agit simplement d’une évolution architecturale identique à celle qu’on a vue dans le ciel : il y a 100 ans, on est passé des dirigeables aux aéronefs. Il s’agit de la même transition ici, regardez tous ces bateaux qui flottent : le nôtre, à partir d’une certaine vitesse, il décolle et à partir de ce moment il n’y a plus aucun frein. Et il se trouve que notre timing est idéal car pour faire voler un bateau il fallait attendre l’avènement des matériaux composites comme le carbone afin de concilier extrême légèreté et très grande solidité (il faut être léger pour décoller avec peu de vent).

Quels sont les facteurs qui vous permettront de réaliser votre rêve ?

Seul, on ne fait rien. J’ai la chance d’avoir une équipe hors norme composée de gens venant d’horizons différents. Depuis 25 ans, je suis aidé par une équipe d’ingénieurs bénévoles de l’aéronautique et par un énarque. DCNS, notre sponsor, est un grand acteur français de l’industrie navale de défense. C’est lui, à l’origine, qui a construit notre coque centrale en carbone. Nous avons un contrat avec eux jusqu’en 2014. Actuellement, on discute aussi avec Airbus (car on utilise des technologies qui, à terme, permettront de gagner beaucoup de masse sur les avions) mais j’aimerais bien trouver un grand sponsor américain dans le domaine technologique. On veut aller au bout de notre rêve qui est de faire voler ce bateau mais il se trouve qu’il y a aussi des applications dans le développement durable : faire voler un bateau, c’est faire naviguer une aile à 100 km/h et cela intéresse par exemple les constructeurs de pales hydroliennes. On a une avance technologique du fait de notre niveau de connaissance sur les questions hydrodynamiques.

Votre aventure maritime n’a pas toujours été de tout repos…

Quand on a imaginé ce bateau avec Eric Tabarly, on pensait qu’on traverserait tout de suite l’Atlantique et le chemin a été plus long et compliqué que prévu. C’est ce qui est arrivé également aux pionniers de l’aviation. Il a fallu 11 tentatives à Blériot pour traverser la Manche. Nous, on veut établir le record de cette traversée du Pacifique mais il faut déjà qu’on arrive à Hawaï sur un bateau qui vole, ce qui est quelque chose d’inédit. On y a va toujours avec beaucoup de modestie et d’humilité car on est face à l’inconnu. Et notre projet a un côté très précaire. Aujourd’hui, la réalité c’est qu’on ne sait pas comment on va payer notre équipe dans 2 mois. On a besoin de trouver des sponsors…

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