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Amélie Nothomb : hygiène de l’écrivain

Le 29ème Salon du Livre a débuté à Paris vendredi. Amélie Nothomb sera présente pour signer son nouvau roman Le fait du Prince. L’auteur belge, de passage à New York  le mois dernier,  dans le cadre d’une tournée nord-américaine, organisée par les services culturels de l’ambassade de France, Albin Michel et Europa Editions pour la promotion de Tokyo Fiancée qui vient d’être traduit aux États-Unis, a répondu aux questions de France-Amérique. Rencontre avec l’un des auteurs de langue française les plus énigmatiques et talentueux de sa génération, traduit en 41 langues et dont la quête est le mot juste. Cet entretien a été publié dans le magazine France-Amérique de mars. Pour vous abonner, cliquer ici.

Amélie Nothomb descend théâtralement les escaliers qui plongent dans le hall d’entrée de l’hôtel, aux faux airs Art déco, où elle loge sur Washington Square dans le sud de Manhattan. Lançant un « Bonjour »  assuré et doux, droit dans les yeux, elle ajoute qu’elle est  « ravie d’être là ». Plaisir partagé. Vêtue tout de noir, elle n’a pas failli à la tradition du chapeau posé sur sa chevelure mi-raide, mi-ondulée, châtain foncé. Seule petite entorse : le rouge à lèvres rouge carmin habillant habituellement sa bouche, lors de ses apparitions en public, est absent. C’est finalement dans le calme d’une chambre impersonnelle, mais pas la sienne, qu’Amélie Nothomb revient notamment sur ses années passées à New York, la gestation de ses livres, son écriture, le Japon, ses anges et ses démons. Entretien.

France-Amérique : Dans Biographie de la faim vous écriviez, à propos de votre arrivée à New York à l’âge de huit ans : « Dans le taxi jaune, quand j’aperçus la Skyline, je me mis à hurler. Ce cri dura trois ans ». Quelle a été votre expérience new-yorkaise à ce moment-là ?
Amélie Nothomb : A priori c’est à prendre au pied de la lettre. Lorsque nous avons aperçu la Skyline, mon frère, ma sœur et moi, avons hurlé ! Évidemment, nous n’avons pas hurlé pendant trois ans, mais nous avons gardé cette impulsion, car New York a tout pour cela.

F.-A. : Même quand on a huit ans ?

A.N. : Oh oui ! Nos parents nous ont toujours fait participer à leur enthousiasme pour cette ville. Ils sortaient tous les soirs et nous emmenaient avec eux voir des comédies musicales et au restaurant. C’était la grande vie et c’était extraordinaire !
Et puis, nous allions au Lycée Français, ma sœur et moi. J’ai été très critique envers le Lycée, mais je dois reconnaître que c’est la meilleure expérience scolaire que j’ai eue.

F.-A. : Revenez-vous souvent ici aux États-Unis ?

A.N. : Très rarement. Je suis revenue pour la première fois en 1998 pour ma première parution aux États-Unis. Ce retour a été abominable ! À l’époque j’avais un gros éditeur et j’ai découvert ce que c’était que d’être publiée aux États-Unis. L’éditeur ne s’occupe pas de vous. J’avais vraiment l’impression qu’on me jetait dans la jungle. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. J’ai un jeune éditeur très sympathique et excellent, Europa Editions. Et là c’est génial. Le truc c’est qu’il ne faut pas être seule à New York. Je suis ici comme un poisson dans l’eau.

F.-A. : Vous avez beaucoup écrit sur le Japon, dans Le Fait du Prince vous nous emmenez en Scandinavie, mais est-ce que les États-Unis pourraient vous inspirer ?

A.N. : Oui, cela pourrait arriver. Je sens que ce pays est inspirant. Il y a une énergie et des possibilités folles. Cela m’étonnerait quand même beaucoup que je ne sois pas enceinte de quelque chose concernant les États-Unis.

F.-A. : Justement vous parlez souvent du fait que vous êtes enceinte de vos livres. Pourquoi ?
A.N. : Oui. Parce que c’est la meilleure métaphore. Cela dit bien d’abord, le peu de choix qui est le mien. Puisque ce n’est pas moi qui choisis, de même qu’on ne choisit pas d’être enceinte  d’un garçon ou d’une fille ou d’un blond  aux yeux bleus. Eh bien, ici, c’est la même chose. Ensuite cela dit bien aussi le rapport total physique, moral et spirituel de  l’acte. Pour moi, lorsque j’écris un livre, je ne prends pas de week-end et ne m’interromps pas. C’est comme une grossesse, on ne peut pas faire une pause et se dire : aller je ne suis pas enceinte ce week-end !

F.-A. : Mais en combien de temps écrivez-vous un livre ?

A.N. : Ma gestation  dure en moyenne trois gros mois. J’écris tous les jours, sans exception, dès 4 heures du matin, quatre heures par jour. Je me fais un demi-litre de thé noir très fort que je bois d’un coup  et qui me fait exploser la tête. Et là j’écris frénétiquement.

F.-A. : Vous êtes née au Japon, vous parlez japonais, et portez la culture japonaise dans votre cœur. Pourquoi n’y habitez-vous pas ?

A.N. : C’est le pays que j’aime le plus au monde. Mais j’ai compris que c’est un pays qu’il valait mieux que j’aime de loin. L’expérience professionnelle que je décris dans Stupeurs et tremblements a montré que ce n’était pas facile pour moi là-bas. C’est une page que j’ai tournée. Ma vie est à Paris pour beaucoup de raisons, entre autres la littérature et ce n’est pas le pire endroit de la terre.

F.-A. : Les thèmes de la beauté et de la laideur sont récurrents dans votre œuvre. Quelle est votre définition de ces deux concepts ?
A.N. : Ce qui, je crois, apparaît dans tous mes livres est l’obsession de la beauté. Elle est à la fois un concept philosophique et esthétique absolument insoluble parce qu’il est absolument impossible d’en parler. Ce qui m’intéresse c’est qu’elle ne s’explique pas. Quand on est en présence de la beauté, on se dit alors : ça y est c’est cela que je recherchais, c’est ça le sens de la vie et en même temps, dès qu’on essaie de mettre des mots dessus on tombe sur des discours ridicules voire franchement révoltants ! Quand Dostoïevski dit que la beauté sauvera le monde on comprend très profondément ce qu’il veut dire.

F.-A. : Vous traitez aussi le thème amoureux de façon très intrigante… Allez-vous un jour franchir la frontière vers l’amour charnel ?
A.N. : Cela m’étonnerait.

F.-A. : Ce n’est peut-être pas crucial pour vous ?
A.N. : Si, je pense que c’est crucial mais cela n’appartient pas au domaine des mots. Chaque fois que je tombe sur la littérature, y compris la meilleure, sur les passages concernant l’amour charnel, j’ai toujours l’impression que c’est à côté de la question. Je pense que ça fait partie de ce que nous pouvons vivre de plus extraordinaire, mais que les mots pour en parler sont assez ridicules  et qu’on a souvent l’impression de tomber sur des espèces de recettes de cuisine un peu grotesques.

F.-A. : Cela maintient une tension terrible dans vos livres, il y a comme une frustration…
A.N. : Ce n’est pas faux, mais je trouve que cette frustration est une façon beaucoup plus juste d’en parler  que le discours lui-même. Pour moi, le livre le plus érotique de tous les temps est La princesse de Clèves. C’est l’histoire d’une femme qui se refuse jusqu’ au bout. On sent une tension de désir extraordinaire. De façon presque inexplicable, révoltante même.  Eh bien il n y a pas de livre plus érotique au monde.

F.-A. : Peut-on placer votre dernier roman, Le fait du Prince, dans le contexte de crise mondiale aujourd’hui ?
A.N. : Vous avez raison. Et c’est d’autant plus fou que je l’ai écrit avant le véritable commencement de la crise. J’ai été prophétique, surtout dans le passage de la fin où il est question des banques. Il y a vraiment une métaphore de ce système bancaire qui ne va pas et qui va droit au mur.

F.-A. : Mais quand avez-vous écrit ce livre ?

A.N. : Je l’ai écrit pendant l’hiver 2007-2008. Avant le commencement donc, mais il y avait déjà des signes avant-coureurs et puis il y avait l’affaire Jérôme Kerviel.

F.-A. : Y a-t-il des thèmes dont vous ne parlerez jamais ?

A.N. : À moins d’un changement profond de moi, je pense que parler de religion est impudique. Comme on le disait de la sexualité car les mots ne sont pas adéquats. Il n’y aura jamais énormément de souffrance dans mes livres. Je trouve cela obscène. La littérature doloriste me fait fuir, et pour moi c’est la suprême impudeur.

Infos Pratiques
Tous les livres d’Amélie Nothomb sont publiés chez Albin Michel.

Toky Fiancée est publié aux États-Unis par Europa Editions.

www.salondulivreparis.com

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