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Amélie Nothomb : «Mes romans sont engagés au degré atomique »

Chapeau haut de forme, teint pâle et rouge à lèvres vif. Fidèle à elle-même, Amélie Nothomb participe au World Voices Festival of International Literature organisé du 25 avril au 1er mai par le Pen American Center, à New York. Entretien au Standard Hotel de Chelsea.

France-Amérique : Le PEN festival défend la liberté d’expression à travers l’écriture. Le fait d’écrire pour un large public accroit-il cette liberté de parole ?

Amélie Nothomb : Cette liberté est à double tranchant. Ce que j’écris est susceptible d’interprétation à grande échelle. Je reçois énormément de courriers de lecteurs dont beaucoup de lettres d’adolescents parfois effrayantes. Une lectrice de 15 ans a cru lire dans Cosmétique de l’ennemi une apologie du viol ! Alors que ce livre est tout sauf cela. Donc à moins de se laver les mains de l’effet produit sur ses lecteurs, un écrivain grand public doit responsabiliser sa parole. C’est une limite nécessaire à sa liberté.

Tous vos titres sont-ils traduits aux Etats-Unis ?

La moitié d’entre eux, je crois. Ils ont en revanche tous été traduits en espagnol, en allemand et en italien. Mais l’anglais demeure la principale barrière. Peut-être davantage encore l’anglais d’Angleterre que l’anglais d’Amérique d’ailleurs. Je suis allée dans beaucoup de pays où mes livres ont été traduits, rencontrer les éditeurs, les journalistes et le public. C’est en Angleterre que j’ai pu observer, de loin, la plus grande fermeture.

Quelle place tient l’actualité dans vos œuvres ?

Une place très grande. Mon dernier roman par exemple, Une forme de vie, est en prise directe avec l’actualité puisqu’il relate la correspondance entre mon propre personnage, Amélie Nothomb et un soldat américain obèse en Irak. Ma source elle-même est l’actualité puisque j’ai trouvé le sujet de ce roman dans un article de la presse américaine sur l’épidémie d’obésité dans l’armée américaine à Bagdad. C’est un sujet lourd de sens… (Sourire)

Qu’avez-vous ressenti face aux événements dans le monde arabe ?

Jusqu’à présent, j’ai accueilli ces manifestations comme une très bonne nouvelle. Mais dieu sait que cette histoire n’est pas finie. Il suffit de voir ce qui se passe en Syrie et en Lybie… Le danger est immense. Même en Tunisie et en Egypte, l’espoir est énorme. Il faut maintenant qu’il aboutisse à une véritable démocratie et non pas une république islamiste.

Cette révolution pourrait-elle servir de matière à un futur roman ?

Le monde arabe est un monde qui m’est inconnu. Cela rend les choses difficiles. Après, je parle toujours de mon processus d’écriture en termes de grossesse. Or quand on est enceinte, on ne choisit pas si c’est d’un garçon ou d’une fille, d’un génie ou d’un crétin. On tombe enceinte de ce qui vient. Donc je pourrais bien tomber enceinte de ce sujet, en dépit de mon ignorance…

Sous couvert d’humour, la critique sociale est très présente dans vos livres. Etes-vous un écrivain engagé ?

Je crois que l’absence d’engagement de l’écrivain n’existe pas. La désinvolture de ceux qui évitent ces sujets est encore une forme d’engagement, puisqu’ils sont dans l’approbation du système. Mes romans sont engagés au degré atomique. Prenons Les Catilinaires, traduit aux Etats-Unis. C’est l’histoire dramatique de quatre personnes qui doivent apprendre à vivre ensemble dans un espace exigu. C’est le degré atomique de la politique ! A petite échelle, cela donne une querelle de voisinage. A grande échelle, ça donne la seconde guerre mondiale.

A l’heure du livre électronique, vous écrivez toujours à la plume ?

Oui, au Bic cristal bleu plus exactement. J’adore le matériel « cheap ». J’aime l’idée d’écrire avec du matériel jetable, de ne pas sacraliser le matériel. Que l’on puisse me voler mon matériel sans que cela n’ait aucune importance… Mon Bic est aussi un garde-fou. Ecrire avec du matériel bas de gamme me parait une bonne façon de rester humble. Ça évite de se prendre pour quelqu’un… Et puis je suis bien trop attachée au contact sensuel, physique de l’écriture pour lâcher mon stylo !

Pour terminer, vous faites dans Biographie de la faim une description magnifique de New York. Qu’est-ce qui vous exalte dans cette ville ?

Sa verticalité ! La sensation de convulsion permanente qui s’en dégage. New York est une ville que j’adore. J’y ai vécu pendant deux ans, enfant. J’ai quitté la ville en 1977, avec un immense déchirement. Mais j’y suis revenu une semaine en 1998, à 30 ans, pour la traduction des Catilinaires en Amérique. Et cette fois-ci, la ville m’a semblé être l’enfer sur terre. Je me suis sentie effroyablement seule, totalement exclue. Je ne regrette pas d’avoir connu cette autre facette de la ville, beaucoup moins idyllique. L’idée je crois, c’est qu’il ne faut pas venir tout seul à New York.

Infos pratiques :

Conversations littéraires à l’heure du déjeuner entre Amélie Nothomb (Belgique) et Buket Uzuner (Turquie, le vendredi 29 avril, de midi à 13h30 à La Maison Française de NYU, au 16 Washington Mews. Gratuit et ouvert au public.

 

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