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“American Spirits”, une histoire de la Prohibition

A Philadelphie, l’exposition “American Spirits : The Rise and Fall of Prohibition” explore les multiples facettes de l’interdiction de l’alcool aux Etats-Unis dans les années 20 et ses répercussions plutôt troubles : gangsters et contrebandiers en goélettes, marché noir, corruption et essor du crime organisé.

Peut-être est-ce dû au succès du film de Woody Allen Minuit à Paris. Toujours est-il que les années folles, The Roaring Twenties, sont en vogue dans la capitale. Henry et June Miller, Cole Porter, Scott et Zelda Fitzgerald, Ernest Hemingway… l’évocation de la bohème artistique américaine qui fréquentait clubs privés, bars élégants ou troquets de Montparnasse, est indissociable d’un épisode plus sombre, celui de la Prohibition qui faisait alors rage aux Etats-Unis. Et, depuis peu, le phénomène “speakeasy” envahit les quartiers branchés de Paris. Inspirées des bars clandestins de New York et de Chicago, de nouvelles adresses, avec, de préférence, une arrière-salle discrète, proposent des cocktails chics dans un style rétro feutré ou des soirées charleston et jazz dans une débauche de robes à franges, plumes, chapeaux cloche et borsalinos !

A Philadelphie aussi, la ville où le célèbre gangster Al Capone fut incarcéré pour la première fois, on suit la tendance dans un nouveau parcours muséal au Constitution Center : “American Spirits : The Rise and Fall of Prohibition”. Cette exposition, présentée du 19 octobre 2012 au 28 avril 2013, explore les étapes d’une page d’histoire nationale aux répercussions tragiques. Des ligues de tempérance aux campagnes anti-alcooliques, des mouvements de suffragettes aux politiques répressives, des textes législatifs du 18e amendement, qui instituera la Prohibition en 1919, à son abrogation en 1933, le visiteur est invité à découvrir les multiples facettes de l’interdiction d’alcool : marché noir, essor du crime organisé, prolifération des distilleries illégales, dangers physiques des alcools frelatés, corruption, explosion de la criminalité, influence de la pègre, et, Constitution Center oblige, regard sur la constitutionnalité d’un amendement qui laissera une marque indélébile sur le pays !

A Paris, l’alcool coule à flots

Cependant, le musée ciblant le ludique autant que la didactique, les juniors pourront, le temps d’un jeu video conçu spécialement pour l’occasion, se glisser dans la peau d’un agent fédéral poursuivant en frégate des rum-runners, ces aventuriers qui sillonnaient l’Atlantique pour écouler leur rhum en Amérique du Nord. A moins qu’à la soirée d’ouverture, ils ne préfèrent guincher au bal des contrebandiers, sur des rythmes de charleston.

Il est aisé de comprendre dans ce contexte de répression, remarquablement bien illustré par une centaine de documents d’époque, la popularité de la Ville Lumière auprès d’artistes américains assoiffés ainsi que l’exode en Europe de tout un contingent de barmen forcés au chômage technique ! Paris était alors une fête où le champagne et le vin coulaient à flots. A l’inauguration de la Coupole en 1927, n’avait-on pas sablé 1 200 bouteilles de champagne Mumm ?

A des lieues de Paris, pendant que la faune avant-gardiste américaine s’amuse, peu inquiétée des restrictions, un petit archipel français perdu au large de Terre-Neuve fait aussi ses choux gras de la Prohibition. Les îles Saint-Pierre et Miquelon – vivant jusqu’alors de pêche – deviennent une importante plaque tournante du trafic d’alcool. Al Capone, le parrain de la pègre à Chicago, y séjourne. Son ennemi juré, Bugs Moran “le branque”, s’y approvisionne en whisky écossais et en rhum français. C’est aussi “l’île du champagne”, comme le titrent les journaux américains, par laquelle transitent un million de caisses par an. Gangsters, contrebandiers en goélettes, pêcheurs reconvertis en courtiers, tous font la fête. Curieuses destinées, propulsées à Paris ou à Saint-Pierre, par une législation en vigueur aux Etats-Unis.

Vin contre absinthe

Il est par ailleurs intéressant de noter que la lutte contre l’alcoolisme avait connu en France une forte activité à la fin du XIXe siècle et que les ligues de moralité avaient réussi à faire interdire l’absinthe en 1914. Les signataires d’une première pétition pour la campagne d’interdiction de cet alcool s’étaient ralliés au slogan “Tous pour le vin et contre l’absinthe !”.

Exception culturelle française avant l’heure ? Ambivalence vis-à-vis de la consommation de vin valorisée depuis toujours en France ? Tactique habile du gouvernement pour lutter contre la contrebande et freiner l’alcoolisme alors que les troupes allaient être envoyées au front ? Ou lobbying des syndicats viticoles pour relancer leur production après la destruction des vignobles par le phylloxéra ? Pour des visiteurs de France, “American Spirits” une exposition résolument axée sur les Etats-Unis, offrira bon nombre de pistes de réflexion sur les enjeux de toute politique de répression des pouvoirs publics et ne manquera pas de rappeler la controverse suscitée par la loi Evin, votée en 1991 pour lutter contre le tabagisme et l’alcoolisme.

Ironie du calendrier électoral américain : l’éclairage apporté par l’exposition sur les effets pervers d’une politique interventionniste dans le commerce de l’alcool ne manquera pas d’alimenter les débats actuels où s’opposent deux idéologies sur le rôle de l’Etat dans la vie économique !

National Constitution Center, 525 Arch Street, Independence Mall, Philadelphie

 

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