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Amour & carnage

Jean Le Gall aime le mot, qu’il soit beau ou gros. Il vit et respire l’écriture. Chaque mois, il vous emmène dans son univers, au gré de ses lectures.

Il manque un reportage sérieux consacré aux apprentissages. Il faudrait, pour cela, reprendre les méthodes éprouvées du documentaire animalier. Voici comment je vois les choses : une voix mûre, certaine, décrirait les jeunes gens gourds entrer malhabilement dans le monde. On se souviendrait alors des plantigrades inoffensifs, roulant tels des peluches ivres, voire des manchots découvrant la brièveté de leurs ailes. L’adolescent analysé comme une bestiole : mais ce serait confondant !

Prenons donc un individu confortablement installé dans l’âge bête. Suivons-le durant ces cinq années où tout se fige pour les soixante suivantes. Nous le voyons évoluer parmi la population du collège, sur un terrain de jeu, aux abords des cafés. Nous le regardons assis à la table familiale, où il est mis au pilori après un conseil de classe catastrophique. Dès après l’apparition de son premier poil, il se trouve secoué de ces chaleurs subites et passagères qui lui font croire à une genèse honteuse. Puis viennent les voyages scolaires, les fameux échanges et la non moins fameuse correspondante, idéalement anglaise, dont l’expertise du baiser avec la langue va faire de lui un Européen convaincu ou bien un garçon préférant les garçons.

Un peu plus tard, notre héros va connaître la spécialité de son espèce après le football et la politique : l’Amour ! Tout petit vertige, caresses en trompe-l’œil, abus de langage, c’est un temps d’abord artificiel que la relation amoureuse. L’amour ne devient véritable, finalement, que lorsque la jeune fille abrège la supercherie et le quitte enfin. Les mots du gandin au sujet de sa gourgandine se nourrissent alors des confusions passées, ils deviennent ces piètres constats d’abandon, de trahison, de mort.

Une prodigalité de livres paraît chaque année sur le sujet de la séparation. Leurs meilleures pages valent les refrains de Justin Bieber (tous les enfants ont du génie, mais pas ce dernier). Outre les mauvais romans, il faut aussi recenser les guides, les essais, les trucs et astuces pour survivre ; des millions d’arbres qui croissaient tranquilles sont ainsi débités sans que la littérature s’en trouve minimalement augmentée.

Cher lecteur, vous qui êtes lassé de l’amour en fuite et de ses innombrables conséquences en librairie, je vous prie de me croire, l’”Apologie de la viande” est à sauver du désastre. Il n’y est pourtant question que de ça : un jeune homme de vingt ans est abandonné par la fille qu’il aime. N’ayant pas plus de solutions que vous et moi réunis, il regarde la pluie et la neige tomber, pleure, chiale, se sépare des objets auxquels elle était associée, consomme des dizaines d’autres filles, sollicite une pute ou deux, se torture en imaginant qu’elle est pénétrée par un autre, rêve d’amnésie, souhaite sa mort, écrit un livre. (Plus imaginatif, il commence de se sectionner le sexe mais s’interrompt à mi-chemin.)

À croire qu’en cette matière, les formes du chagrin et les moyens de l’oubli sont universels. Mais ne soyons pas si négatifs car une séparation subie, c’est quand même l’occasion de s’essayer à des raffinements nouveaux : le cynisme, l’amour-propre, la poésie. L’”Apologie de la viande” est un recueil de tout cela, où le talent de Régis Clinquart excuse tous les excès :

“Comme elle m’embrassait… entrer en elle : fête” / “Elle m’obligeait à poser la main sur son sein, à constater comme son cœur palpite – comme si je ne le savais pas” / “J’aurais voulu être l’Absolue Nécessité de quelqu’un”.

Au-delà de ce cahier des sensations, l’auteur livre une somme d’anecdotes extirpées en vrac de son quotidien en désordre. Et souvent, il fait mouche : “Hier, dans la conversation, j’ai dit à la fille avec qui je parlais, dans le bar, que l’amour m’avait tué. Qu’elle parlait à mon cadavre. Elle a souri et elle a dit moi aussi, l’amour m’a tuée. Et comme je lui disais que ce n’est qu’une légende, que les femmes sont bien la dernière chose au monde qui pourrait mourir d’amour, elle a soulevé son T-shirt et j’ai vu, les taches purpurines de l’atroce maladie, clairsemées sur sa peau comme des fleurs dans un champ”.

Les enfants du bon Dieu sont de mauvaise foi : ils contestent que de jolies choses poussent sur les versants de la haine. Régis Clinquart leur répond comme un punk le ferait en confession. C’est certes immature, mais c’est franchement émouvant.

jean.legall1@gmail.com

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