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Amour Palme d’or à Cannes

L’Autrichien Michael Haneke a été sacré dimanche à Cannes Palme d’Or pour la seconde fois de sa carrière à 70 ans avec Amour, un film qui a fait l’unanimité au sein d’une sélection discutée et d’un palmarès qui consacre de nombreux habitués de la Croisette mais pas de stars.

Outre le cinéaste autrichien, les réalisateurs britannique Ken Loach (Prix du jury), roumain Cristian Mungiu (scénario et interprétation féminine), italien Matteo Garrone et mexicain Carlos Reygadas (mise en scène) ont tous été distingués à Cannes par le passé. Le jury de Nanni Moretti a totalement écarté les deux Français qui semblaient en course encore dimanche matin, Jacques Audiard (De rouille et d’os) et Leos Carax (Holy Motors), repartis bredouilles, de même que leurs acteurs.

Après une dernière montée des marches sous une pluie battante, le grandissime favori de cette 65e édition dont le conte douloureux sur la difficile vieillesse d’un couple réunit deux légendes à l’écran, est monté sur scène avec ses acteurs Emmanuelle Riva, 85 ans, et Jean-Louis Trintignant, 81 ans, sous l’ovation debout de la salle, émue aux larmes. Nanni Moretti avait d’ailleurs insisté sur la “contribution fondamentale des acteurs” en annonçant la récompense suprême, qui permet à Michael Haneke de rejoindre le club fermé des doubles Palmes d’Or avec une œuvre délicate, jamais larmoyante, emplie d’humanisme et de respect. Avant lui, l’Américain Francis Ford Coppola, le Danois Bille August, le Serbe Emir Kusturica, le Japonais Shohei Imamura et les frères belges Dardenne avaient été deux fois consacrés.

“Essayons d’être heureux, ne serait-ce que pour donner l’exemple”, a lancé avec sourire et élégance Jean-Louis Trintignant, donné favori jusqu’au bout pour le Prix d’interprétation masculine. Ce prix a finalement échu au Danois Mads Mikkelsen, 46 ans, pour son rôle dans La chasse de Thomas Vinterberg, où il compose un bouleversant père divorcé, accusé à tort d’abus sur une fillette et qui se retrouve socialement lynché par son entourage. L’acteur en tournage à Bucarest avait été rappelé dans l’après-midi.

Gaultier avoue avoir “beaucoup pleuré”

Chez les femmes, Nanni Moretti a regretté que le règlement lui interdise de récompenser les interprètes du film de Michael Haneke, déjà primé. “C’est la plus grande émotion de tous les films que nous avons vus”, a également confessé à leur propos son juré, le couturier Jean-Paul Gaultier, qui avoue avoir “beaucoup pleuré”. Le Prix d’interprétation féminine a été partagé entre les deux héroïnes du Roumain Cristian Mungiu, les débutantes Cosmina Stratan et Cristina Flutur pour leur prestation dans Au-delà des collines, arrivées essoufflées, tout juste sorties de l’avion.

Le film, qui a également reçu le Prix du scénario, est largement inspiré d’un fait divers qui défraya la chronique en 2005, lorsqu’une jeune fille trouva la mort après une séance d’exorcisme dans un monastère roumain perdu. Cristian Mungiu avait reçu la Palme d’Or en 2007. Quant à Ken Loach, prix du jury pour La part des anges, seule comédie en compétition, il en était à sa 11e sélection cannoise. “Reproche-t-on à Rafael Nadal de gagner 7 fois Roland-Garros ?” avait fait valoir en fin de semaine Thierry Frémaux, délégué général du Festival pour déjouer la critique.

Le Prix de la mise de scène, attribué au Mexicain Carlos Reygadas (déjà Grand Prix en 2007), a par ailleurs beaucoup divisé le jury, tout comme le film de Leos Carax, a indiqué Nanni Moretti après la cérémonie. Mais, contrairement à Holy Motors, Post Tenebras Lux, fable sanglante et dispersée qui remporte aussi le prix du film le plus sifflé par la critique, a tiré son épingle du jeu.

Enfin, cette édition placée sous le charme de Marilyn Monroe avait accueilli chaque soir depuis le 16 mai de très nombreuses stars sur ses marches et ses écrans, dont aucune n’a été récompensée en dépit de réels risques courus pour certaines, comme Nicole Kidman ou le jeune Robert Pattinson. Le cinéma américain est d’ailleurs complètement tenu à l’écart du palmarès. “Je ne suis pas contre le glamour, mais il faut que ce soit dans des films qui me plaisent”, a simplement justifié Nanni Moretti.

Amour, jusqu’au bout de la vie

Amour réunit deux légendes à l’écran et sur la Croisette, Emmanuelle Riva et Jean-Louis Trintignant. L’héroïne de Hiroshima mon amour n’était pas revenue ici depuis 53 ans. Lui depuis 1998 avec son rôle dans le film de Patrice Chéreau Ceux qui m’aiment prendront le train.

Seul Michael Haneke, déjà Palme d’Or 2009 pour Le Ruban blanc et que Jean-Louis Trintignant a qualifié de l'”un des plus grands cinéastes du monde” a pu sortir l’acteur âgé de 81 ans de sa retraite pour le projeter dans le rôle de Georges, ce mari toujours amoureux et totalement dévoué à Anne, son épouse qui s’en va peu à peu. “Arrivé à un certain âge, on est obligatoirement confronté à la souffrance de quelqu’un qu’on aime”, a justifié le réalisateur, pour la dixième fois en sélection à Cannes.

Avec sobriété mais précision, sa caméra accompagne les moindres gestes et dans les plus petits replis du corps souffrant cette vie qui se délite et s’enfuit. Sans voyeurisme ni complaisance, sans musique non plus, en se gardant de tirer le spectateur par la manche pour lui dire comment souffrir et quand pleurer. “Surtout pas de sentimentalité”, avait-il lancé pour toute consigne à Emmanuelle Riva. “Ça a déligoté mes craintes”, a raconté cette dernière, évoquant un chemin difficile vers ce personnage qui perd d’abord sa mobilité, puis l’élocution et s’enfonce lentement dans le brouillard de sa mémoire. “J’avais en moi une certaine conviction que je pouvais me mettre à la place d’Anne et je suis rentrée dans ce personnage de façon très puissante”.

Toute pudeur abandonnée à l’objectif – à 85 ans, elle apparaît en chemise de nuit, partiellement dévêtue dans sa douche, dans les gestes intimes – elle savait, dit-elle qu’elle n’entrait pas “dans un univers de beauté”. “Michael Haneke ne voulait jamais que ce soit sentimental ou pleurnichard, mais elle, ça la démolissait : elle mettait une demi-heure à s’en remettre”, a nuancé Jean-Louis Trintignant, couvant avec bienveillance sa partenaire.

Pour l’acteur, qui fut Prix d’interprétation à Cannes en 1969 pour Z de Costa-Gavras, les exigences d’Haneke étaient éprouvantes. “Je n’ai jamais travaillé avec un metteur en scène aussi exigeant et franchement je ne le conseille à personne”, a-t-il lancé de sa voix si identifiable, le timbre malicieux.

Isabelle Huppert est la fille de ce couple, reléguée à distance par sa vie londonienne et par son père, qui souhaite le minimum d’intrusion dans ce huis clos. L’actrice a ainsi retrouvé le cinéaste avec lequel elle a décroché l’un de ses deux prix d’interprétation cannois pour La Pianiste en 2001 : “Il est très exigeant, mais on est très largement récompensé: j’aime me voir dans les films de Haneke. Il y a une réciprocité absolue dans l’aventure”. Même Jean-Louis Trintignant, qui “préfère le théâtre parce qu’on ne s’y voit pas”, a aimé se voir dans ce film, pour la première fois de sa vie.

 


 

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