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Andrée Putman : « Quand j’ai eu 15 ans, je suis devenue le mouton noir des moutons noirs »

À 83 ans, Andrée Putman, l’icône du design français, continue de concevoir des intérieurs comme ce fut le cas pour l’hôtel Morgans à New York l’année dernière, et de dessiner des objets. À l’occasion de l’exposition Madeleine Vionnet quelle a mise en scène au Musée des Arts décoratifs à Paris, Andrée Putman, l’icône du design français, revient pour <i>France-Amérique</i>, sur sa riche carrière.

France-Amérique : Comment êtes-vous arrivée au design ?

André Putman : C’est un accident de parcours, une de ces choses qui arrivent quand la vie est prête pour les changements. Depuis ma naissance, j’avais été « surexposée » à l’art. Mes parents étaient ouverts, exceptionnellement cultivés, excentriques, un peu les « moutons noirs » de leurs familles, mais ils faisaient tout de même partie d’un milieu très français, très auto-satisfait, très « comme il faut ». Avec leur ambition artistique, ils me destinaient à une carrière de musicienne. Mais, depuis l’enfance, mon besoin de liberté et ma capacité à dire « non » étaient les principaux traits de mon caractère. Ainsi, quand j’ai eu 15 ans, je suis devenue « le mouton noir des moutons noirs » en décidant de vider ma chambre de tous les objets que je trouvais trop marqués de signes du passé, du statut social et de l’arrogance d’un milieu qui m’étouffait. Moi, je voulais un lit en fer, une chaise contemporaine et une affiche de la galerie qui exposait Miró. Avec ce vide de ma chambre, je me suis libérée, j’ai rejeté les diktats du bon goût, de l’élitisme et de la bourgeoisie « éclairée ».


F.-A. : Est-ce finalement une question de rencontres successives qui vont vous mener jusqu’à la création de votre agence Ecart en 1978 ?

A.P. : À l’époque, j’étais fauchée. Il m’était difficile de payer un artisan qui allait faire un extraordinaire tapis d’Eileen Gray (ndlr, créatrice de meuble irlandaise décédée en 1976). On me disait : « Arrête, tu parles avec des ébénistes pendant des heures, mais tu n’as aucune qualification ! »  Je me disais : « Si je trouve dix personnes qui aiment ce que je fais, je serais folle de joie. »  On me répondait : « Tu en trouveras huit et tu seras angoissée. »  Et cela a finalement été un triomphe à New York.  Ecart est tout ce que j’ai fait de mieux dans ma vie. Il n’y a pas eu beaucoup d’endroits où j’ai pu faire ce que je voulais. Il m’a fallu 10 ans pour comprendre qu’Ecart, c’était mon état d’âme dans la vie.

F.-A. : Votre carrière est jalonnée de rencontres, comme celles avec Andy Warhol, Louise Bourgeois ou encore Marguerite Duras. Quel impact ont eu ces personnages sur vous ?

A.P. : Les artistes laissent des empreintes dans la vie des gens, je crois. Mais les grands artistes ne partagent pas. On croit qu’on a une relation avec eux mais ils demeurent affairés par leur chemin. Cette solitude de l’artiste s’accompagne de sauvagerie ou s’exprime par une grande timidité. Samuel Beckett ne disait rien mais quand il se sentait en confiance, il était d’une drôlerie magistrale. Je ne cherchais pas à les approcher, seulement à les regarder.


F.-A. : Parlez-nous de votre rencontre avec Ian Schrager et  Steve Rubell, les fondateurs de l’hôtel Morgans à New York.

A.P. : Cela se passe en 1983. Steve Rubell et Ian Schrager sortent de prison après la déconfiture du Studio 54 (ndlr, ils avaient été condamnés à 20 mois de prison pour évasion fiscale). Ils n’ont plus le droit de diriger un établissement vendant de l’alcool et décident alors d’ouvrir un hôtel. Cette façon de rebondir aux États-Unis a quelque chose de fascinant qui m’a enthousiasmée. En France, on parlerait de « repris de justice » et on les enterrerait vivants. Là-bas, tout est possible.

F.-A. : Quelle était votre ligne directrice pour le Morgans 1984 ?

A.P. : Ils m’appellent pour refaire le Morgans avec des délais courts et un budget incompressible. Pour les salles de bain, je me demande ce qui serait le moins cher. Ce sont des carreaux noirs et des carreaux blancs (ndlr, qui sont devenus sa « marque de fabrique »). Avec un joli lavabo en métal et des éclairages qui habitent la pièce plus que de l’habiller, je me dis que ce serait merveilleux. Le miracle vient de là : le manque de moyens.

F.-A. : Et celle pour le Morgans version 2008 ?

A.P. : Faire ce que je n’avais pu faire avec quelques années de réflexion en plus…

F.-A. : Vous dites que l’idée qui flotte dans votre travail est la « réconciliation ». Comment celle-ci s’exprime-t-elle ?

A.P. : C’est un travail qui est parfois presque invisible, presque en apesanteur. Je dis souvent qu’il doit être omniprésent mais frôle la disparition. Mes lieux sont simples, mais pas dépersonnalisés, sereins mais pas froids, séduisants mais pas opulents, doux mais pas nostalgiques, épurés mais pas restrictifs. Au fond j’ai toujours cherché à réconcilier les matériaux pauvres et riches. C’est une idée anti-ghetto et anticonformiste sur l’aménagement de l’espace, sur la lumière et sur l’élégance dans le détail ; parfois l’humour s’y glisse.

F.-A. : Le directeur artistique français Fabien Baron affirme que vous avez inventé le style minimaliste.

A.P. : J’ai une position très ambiguë envers le minimalisme. On peut dire que ma carrière a commencé grâce à cela, donc je suis mal placée pour le critiquer, mais maintenant le minimalisme dans l’architecture d’intérieur devient une caricature. On voit partout des boutiques de vêtements ou de chaussures avec une ambiance et un éclairage qui font penser à l’intérieur d’un frigidaire… Quand je crée un lieu, je ne pense jamais au design. Je pense à l’espace, à la lumière, aux axes, même dans des endroits complètement asymétriques.

F.-A. : Qu’a représenté pour vous l’exposition qui vous a été consacrée l’année dernière aux services culturels de l’ambassade de France à New York ?

A.P. : Un honneur de la part d’ une ville à laquelle je dois ma carrière.

F.-A. : À 83 ans, où puisez-vous l’énergie de travailler sur des projets aussi nombreux que variés ?

A.P. : Je ne peux pas m’arrêter. J’ai beaucoup trop de responsabilités. J’ai 20 personnes qui travaillent avec moi, j’aime beaucoup les gens qui sont là. Certains  travaillent avec moi depuis 25 ans. C’est un sujet qui m’amène plutôt vers la mélancolie, cette histoire de temps. Mais je ne m’attarde pas à penser à ça. Mon moteur reste la curiosité.

F.-A. : Que voulez-vous encore accomplir dans le design ?

A.P. : Je souhaite rester fidèle à cette indépendance militante qui m’anime et il faut que je m’amuse !

 

Infos pratiques :

Madeleine Vionnet ,

Musée des arts décoratifs,

107, rue de Rivoli (Ier).

Paris

Tél. : 01 44 55 57 50.

Horaires : du mar. au ven. de 11 h à 18 h, s am. et dim. de 10 h à 18 h, jeu. jusqu’à 21 h. Jusqu’au 31 janvier 2010.

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