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Annette Messager ou l’art de l’oxymore

Figure majeure de la scène internationale contemporaine depuis une quarantaine d’années, Annette Messager n’est jamais là où on l’attend. Son exposition à la Galerie Marian Goodman de New York porte bien sa signature sombre et ludique, attractive et répulsive, poétique et dérangeante. Rencontre avec cette pointure de l’art contemporain.

France-Amérique : Que signifie être exposée aux Etats-Unis ?

Annette Messager : Ce n’est pas la première fois, j’ai même eu droit à une rétrospective au MoMA – ne me demandez pas l’année, je suis fâchée avec les dates (c’était en 1995 ndlr). Etre une femme artiste aux Etats-Unis n’est pas du tout perçu de la même manière. Cela a été vraiment difficile pour moi dans les années 1970, le milieu de l’art en France est très machiste ! Au début de ma carrière, j’étais surtout exposée aux Etats-Unis et en Allemagne. Peut-être aussi est-il toujours plus facile d’être étranger, c’est souvent un statut protecteur, en tout cas j’ai toujours été très bien reçue ici. Et puis j’adore venir aux Etats-Unis, c’est un pays très visuel : l’architecture bien sûr, mais aussi les vitrines des magasins, les gens… Cela a certainement été des influences indirectes.

Est-ce un problème pour la compréhension de votre œuvre que le mot « chance » sur lequel vous travaillez dans l’exposition n’ait pas exactement la même signification en français et en anglais ?

Non c’est très bien, j’aime que les gens interprètent selon leur propre vécu, leur propre culture, qu’ils se fassent leur propre histoire. Je suis tout sauf dogmatique. Pour moi, un mot est bien plus que ses significations multiples, c’est aussi visuel, c’est aussi un son.

Comment avez-vous eu l’idée de cette œuvre très sombre intitulée Continents noirs ?

Je ne savais pas trop où j’allais au début, cela m’a pris beaucoup de temps, beaucoup d’angoisse, puis j’ai eu l’idée de ces îlots en papier d’aluminium noir, qui sont comme des villes détruites, brûlées. J’ai commencé ce travail juste après le tsunami. Mes îles sont très ondulées, comme soulevées par un grand vent, j’avais certainement ces images en tête.

Et Range ta chambre ?

A l’époque, mon voisin faisait des travaux, on entendait des marteaux-piqueurs à longueur de journée. Alors je me suis réfugiée dans un petit coin où il y avait moins de bruit, je ne pouvais faire que des petites choses. Je me suis acheté une machine pour faire des badges, et j’ai dessiné des petits dessins, j’y ai inséré mes cheveux, j’ai badgé ma signature… J’adore les badges, ces petites choses qui se portent et se colportent en disant qui l’on est. Mes travaux ont toujours des tailles hors-norme. Je suis passée de l’infiniment grand à l’infiniment petit, le changement d’échelle m’a beaucoup intéressée, et c’est fou tout ce que l’on peut raconter sur une rondelle de trois centimètres !

Tous ces petits badges constituent-ils une sorte d’autoportrait ?

Une œuvre n’est-elle pas toujours un autoportrait ? Peut-être même surtout quand on ne le recherche pas.

La critique Angèle Paoli vous a qualifiée de « Jérôme Bosch au féminin ». Qu’en pensez-vous ?

J’aime beaucoup Jérôme Bosch, c’est un très grand continent… pardon compliment. C’est vrai que chez moi aussi de nombreux petits êtres étranges habitent mes œuvres. Mais la réalité est encore bien plus étrange que les tableaux de Jérôme Bosch, on ne peut jamais trouver plus bizarre que la réalité.

 

Plus d’informations : Exposition du 26 juin au 24 août à la Marian Goodman Gallery, 24 West 57th Street, 4e étage, à New York.

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