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Antoine Bello : un homme de chiffres et de lettres

Écrivain de talent et entrepreneur à succès, Antoine Bello vit à New York depuis 2002. Dans son passionnant dernier roman paru aux éditions Gallimard, Les Éclaireurs, qui a été récemment récompensé par le prix France Culture – Télérama, il imagine un complot diabolique autour du 11-Septembre et de la guerre en Irak. Rencontre.

Il est difficile de le rater : avec son double mètre et son air de grand ado, Antoine Bello aurait du mal à passer inaperçu. Mais au royaume de Saint-Germain-des-Prés et du Café de Flore – une terre étrangère où il ne fait désormais escale que sporadiquement – c’est encore son curriculum vitae qui surprend le plus : businessman accompli, multimillionaire depuis la vente en 2007 de son entreprise de services, ce Donald Trump des lettres françaises n’as pas franchement le profil de l’écrivain classique.

Force est pourtant de s’incliner devant le talent et l’intelligence de ce fringant trentenaire, installé à New York depuis 2002, et qui publie cette année Les Éclaireurs, deuxième volet très attendu d’une saga entamée avec Les Falsificateurs. Dans cette œuvre ambitieuse, Antoine Bello évoque le parcours de Sliv, jeune Islandais embauché par le Consortium de Falsification du Réel (CFR), une mystérieuse association internationale chargée de modifier la réalité historique, fausses preuves à l’appui, afin de manipuler l’opinion. Un thriller aussi passionnant qu’original dans le paysage littéraire français. « Mes livres racontent une histoire. Par les temps qui courent, dans un roman français, c’est un peu une exception », s’amuse-t-il.

Notre homme n’est pas à une originalité près. Né à Boston, en 1970, alors que son père achevait ses études à Harvard, Antoine Bello détient un passeport américain. « Je suis né là-bas, c’est vrai, mais je n’y ai passé que deux mois », s’empresse-t-il d’ajouter. « Pour le reste, j’ai été élevé dans une culture totalement française. » Question culture, cet infatigable lecteur a d’ailleurs de qui tenir : son grand-oncle n’était autre que le romancier Marcel Aymé ! Peut-être est-ce d’ailleurs le souvenir ce glorieux ancêtre qui l’a poussé, très jeune, vers l’écriture. Son enfance est en tout cas constellée de courtes nouvelles, de pièces de théâtre, d’alexandrins. « Parler de la fiction, de ces choses qui ne sont pas mais qui auraient pu être, m’a toujours plu », sourit-il.

Un travailleur acharné

Sans doute poussé par l’exemple de son père, génie précoce et patron des usines De Dietrich, Bello va pourtant rejoindre après le bac la très commerciale HEC. « Je n’ai jamais vu d’antinomie entre ces deux passions », assure-t-il. « Au contraire, je crois que c’était intéressant de les cultiver ensemble, pour qu’elles se nourrissent l’une l’autre. » À 20 ans, alors que ses premières histoires sont déjà remarquées par Gallimard, il décide ainsi de fonder sa propre société, Ubiqus, spécialisée dans le compte-rendu de réunion. Quelques années plus tard, il publie Les Funambules, avant de connaître la consécration grâce au troublant Éloge de la pièce manquante, roman à la construction astucieuse dont l’action se situe dans l’univers aussi délirant que parfaitement fictif des compétitions de puzzles de vitesse.

Cet amoureux de l’Amérique, qui choisit Berkeley en Californie pour une année d’études, qui sillonna le pays à plusieurs reprises en voiture – « J’ai dû visiter une quarantaine d’États en tout, bien plus que l’Américain moyen », confesse-t-il – trouve enfin l’occasion d’y élire domicile en 2002, pour redresser une société new-yorkaise en difficulté qu’il avait rachetée. « En réalité, j’ai déménagé autant pour rejoindre les États-Unis que pour quitter la France », précise-t-il. « Je ne supportais plus le regard français sur l’économie. Aux États-Unis, entreprendre est une chose noble, qui rend service à la société. En France, être patron, gagner de l’argent, est encore empreint de suspicion. Avoir l’impression d’être un héros ou d’être un salaud, c’est tout de même fondamental. » Pendant plusieurs années, Bello travaille alors comme un acharné, avec à la clé, un sauvetage financier et une entrée en bourse bien négociée. Mais il ne trouve pas le temps d’écrire davantage que quelques lignes. « Honnêtement, à l’époque  je n’avais pas la bande passante », analyse-t-il à froid.

Une critique des dérives américaines

C’est donc une demi-suprise de le retrouver sur le devant de la scène, en 2007, quand paraît Les Falsificateurs. Best-seller inopiné, le livre méritait une suite à la hauteur. Les Éclaireurs ne déçoit en rien cette attente. Dans ce second volet, qui voit se poursuivre le parcours du jeune Sliv au sein de l’organisation occulte, l’écrivain pousse plus loin la réflexion sur le pouvoir de la fiction sur le réel. S’il imagine l’implication du CFR dans l’ascension d’Al-Qaeda et de Ben Laden, il démontre surtout qu’en matière de fabulation et de manipulation de l’opinion, les gouvernements n’ont aucune leçon à recevoir. Une lecture politique aussi audacieuse que nécessaire pour l’auteur, décontenancé par les dérives de l’idéal américain. « L’élection de Bush et la guerre en Irak sont deux des plus grandes falsifications de l’Histoire. Mais dans ce livre, je veux aussi montrer la responsabilité écrasante du peuple américain : l’administration Bush a certes menti, mais on pensait que cette Constitution ne permettait pas ce mensonge, grâce au Congrès, à  l ’impeachment, ou au quatrième pouvoir (ndlr, les médias)… Au bout du compte, il y a des gens qui mentent, et des gens qui acceptent qu’on leur mente. Mais pour écrire ça, je savais que je marchais sur des œufs, et que je devais m’appliquer le plus haut standard d’exigence intellectuelle. » Le résultat : une mécanique littéraire aussi fine qu’implacable, qui ne laisse jamais le message politique prendre le dessus sur l’intensité romanesque.

Aujourd’hui installé à Larchmont, banlieue paisible de New York, ce partisan déclaré de Barack Obama et de Nicolas Sarkozy occupe ses journées avec sa femme, Marie-Hélène, et ses quatre enfants, en gérant sa pépinière de start-ups, ou en mettant à jour Rankopedia, le site de classements qu’il a créé – en attendant une nouvelle aventure managériale. De cette vigie, il peut jeter un regard apaisé sur son existence, qu’il poursuit résolument sans frontières : « Je me sens citoyen du monde », reconnaît-il. « C’est d’ailleurs pour cela que mon personnage est islandais : il possède un regard neuf car c’est celui d’un petit pays qui découvre le monde, sans parti pris idéologique. C’est ce que nous devrions tous faire. Nous devrions tous être islandais. »

Biblographie
Les Funambules (1996, nrf)
Éloge de la pièce manquante (1998, Gallimard)
Les Falsificateurs (2007, Gallimard)
Les Éclaireurs (2008, Gallimard)

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