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Atiq Rahimi, un conteur révolté

Prix Goncourt 2008 pour Syngué Sabour, Pierre de patience, l’écrivain Atiq Rahimi, auteur et cinéaste afghan exilé en France il y a plus de vingt ans, sera à New York pour le Festival of New French Writing du 24 au 26 février. Rencontre avec un conteur révolté.

Les femmes afghanes, comme toutes les femmes du monde, ont leurs forces et leurs faiblesses, elles ont un corps rempli de rêves, de désirs mais aussi de vengeance” explique Atiq Rahimi au sujet de son dernier roman Syngué Sabour, Pierre de Patience, sorti en 2008. Las du pathos qui entoure trop souvent la vision occidentale des femmes en Afghanistan, “que l’on imagine comme des victimes muettes “, Atiq Rahimi fait parler l’une d’entre elles, d’une voix chargée de colère et d’humiliation.

Au chevet de son époux blessé au cours d’une rixe et inconscient, une femme ouvre son âme pour la première fois. Un mince filet de mots qui se mue peu à peu en un torrent de douleur et dresse le portrait saisissant d’une vie de sacrifices et de silences. Lorsqu’on lui demande pourquoi il a choisi de se mettre dans la peau d’une femme, l’auteur se trouble : “Quelque chose d’étrange s’est produit en moi, cette femme voulait parler, prendre ma main, mes mots.

Après trois romans écrits en dari (perse moderne) et traduits par Sabrina Nouri, Atiq Rahimi s’empare ici pour la première fois du français, sa langue d’adoption. Un acte pudique pour se libérer des tabous et des non-dits de la langue maternelle. Celle qui  “ par son nom même, annonce qu’elle est difficile à transgresser. La langue française m’a apporté  la liberté“.

Le chemin de l’exil permet à Atiq Rahimi de ne pas sombrer dans le mutisme, de faire renaître la parole, comme cette femme dans son dernier roman, affolée par ce qu’elle s’entend prononcer. Il aura fallu quitter cette terre, où la parole, trop souvent, souffre sous les régimes dictatoriaux, et où, depuis trente ans, la censure est toute puissante. Quand on garde les gens trop longtemps dans cette situation, “cette censure devient auto-censure, la parole est un phénomène existentiel pour nous. Ici, vous vous posez la question d'”être ou ne pas être” ; nous ce serait plutôt “dire ou ne pas dire”, la moindre revendication peut nous coûter la vie”.

Il fuit l’Afghanistan à l’âge de vingt ans, et apprend le français en amphithéâtre, au cours de sa licence de lettres modernes à Rouen. Puisque cette langue est encore trop aride , il renonce à écrire et décide de s’orienter “vers le langage le plus accessible, celui des images”. Et s’inscrit en maîtrise de communication audiovisuelle. Pourtant, ce conteur né, déraciné, qui publiait ses premiers poèmes à l’âge de treize ans, se penche au cours de sa maîtrise  sur la ” fin dans les films”, et se tourne immanquablement vers la  littérature : “Dans la culture judéo-christiano-musulmane, il y a trois temps : naissance, vie et mort. Le récit aide à passer le temps. En Orient, le récit est un moyen de survie, il est donc cyclique, n’a pas de finalité, c’est très différent. Il ne cessera dès lors de faire des allers-retours entre le monde des images et celui des mots.

S’exprimer par tous les moyens

Atiq Rahimi peint, se passionne pour le Nouveau Roman et Marguerite Duras, dont les mots simples font naître une poésie limpide. “Pour moi c’est cela la littérature : faire dire aux mots ce qu’ils n’ont encore jamais dit”, et décortique les jeux d’ombres et de lumières dans les oeuvres de Maupassant,” le maître“. “D’ores et déjà quelque chose me poussait vers cette écriture, vers le cinéma“, confie t-il. Peu à peu, les mots reviennent, car il faut témoigner. Très influencé par le soufisme, il admire ces poètes mystiques du XIIIème siècle, Ansari et Rumi, leur “écriture transparente,  où  les mots sont comme des flèches”, et qui osaient se révolter contre la religion dominante. “Il y avait un existentialisme extraordinaire à l’époque, c’était invraisemblable d’oser avoir cette liberté de parole “.

En 2003, Atiq Rahimi passe pour la première fois derrière la caméra et met en scène son deuxième roman, Terre et Cendres. Il remportera le prix du Regard vers l’avenir au Festival de Cannes l’année suivante. Quand on lui parle de sa venue à New York, il évoque sa grand mère, qui a émigré dans les années 1970 sur la Côte Ouest, et ajoute qu’il adore ce pays “qui a tant fait pour l’humanité, ses auteurs et son cinéma fantastique”.

Lors du Festival of New French Writing le 25 février, il sera face à l’écrivain Russell Banks. En septembre 2001, d’un côté et de l’autre de l’Atlantique, les deux auteurs avaient tenu un journal racontant l’impact du 11 septembre dans leurs vies pour le journal Télérama. Dix ans plus tard, ils se retrouvent  pour célébrer une littérature qui outrepasse les frontières, envers et contre tout.

Informations pratiques:

Le Festival of New French Writing se tiendra au rez-de-chaussée du Hemmerdinger Hall,  Silver Center, 100 Washington Square. Entrée libre.

http://frenchwritingfestival.com/

Programme

Jeudi 24 février

19h00 : Geneviève Brisac/ Rick Moody (modéré par Chad W. Post)

20h30 : Stéphane Audeguy/  Jane Kramer

Vendredi 25 février

14h30: Pascal Bruckner/Mark Lilla (modéré par Adam Gopnik)

16h00: David B. /Ben Katchor (modéré par Françoise Mouly)

19h30: Atiq Rahimi/Russell Banks (modéré par Lila Azam Zanganeh)

Samedi 26 février

14h30: Laurence Cossé /Arthur Phillips (modéré par Judith G. Miller)

16h00: Philippe Claudel/A.M Homes (modéré par John R. MacArthur)


 

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