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« Au Burundi, une grenade vaut le prix d’une bière »

L’ONG internationale Oxfam a organisé un concours de films documentaires intitulé « Shooting Poverty » –  plongeant au coeur des violences armées des pays pauvres. Plus de soixantes projets ont été envoyés et  trois finalistes ont presenté leurs documentaires fin octobre à New York, au Nations unies, au cinéma de TriBeCa, et un lycée de Brooklyn. Rencontre avec l’un des trois finalistes, Brice Blondel, le co-réalisateur de « Bang for your Buck », qui offre un témoignage édifiant sur  le commerce et l’utilisation des grenades au Burundi. Les internautes peuvent voter en ligne. Résultat en février 2011.

Dans quel but avez-vous participé à cette compétition organisée par Oxfam ?

Seth Chase et moi avons tout de suite été interessé par cette competition. Nous voulions pouvoir témoigner de la situation de ce pays et être dans les finalistes pour que le documentaire soit montré et diffusé.
Le Burundi est un petit pays méconnu dont personne ne parle car il a une histoire très compliquée. Pour écrire un article sur le sujet, les journalistes doivent commencer par écrire trois pages sur sa situation géographique, son histoire politique, les questions de colonisation et d’instrumentalisation des différentes ethnies. On évoque plus facilement le Rwanda, mais au Burundi aussi il y a des conflits ethniques entre Tutsis et Hutus qui ont abouti à des massacres [au moins 300 000 morts entre 1993 et 2006, ndlr].
Par ailleurs, la démarche d’Oxfam vise à montrer le lien entre le lieu de production d’une arme et sa destination finale. Dire haut et fort qu’un pays ne peut pas vendre impunément des armes, et ensuite se dédouanner de toute responsabilité quand le pays destinataire n’est pas capable de les contrôler.

Votre documentaire se focalise sur les attaques à la grenade qui secouent régulièrement le pays. Pourquoi vous êtes-vous concentré sur cette arme en particulier ?

Parce que la grenade est symptomatique du Burundi. Il y beaucoup d’autres armes, bien sur, mais celle-ci est arrivée de manière massive des 1993. Elle est d’autant  plus banalisée dans le pays car elle n’est pas chère. Il n’y a pas très longtemps, elle coûtait 1$, le prix d’une biere ! Aujourd’hui, il faut compter entre 5 et 8$. De plus, c’est une arme très lâche avec laquelle on est pas identifié. Contrairement à un pistolet, on n’a pas besoin de voir la personne que l’on vise. Elle est jetée dans une maison, par la fenêtre, et personne ne sait qui l’a lancée.
A côté d’une violence politique interpartisane, les grenades sont surtout utilisées par la population elle-même, pour régler des conflits fonciers ou des problèmes d’héritage familiaux. Plus simple et moins chère que des procédures judiciaires longues à l’issue incertaine, c’est un procédé trop facile qui abouti à des conséquences très graves. En visant une personne, on peut tuer une famille entière et rester impuni. La grenade ne discrimise rien ni personne, elle est encore plus « dégueulasse » !

Vous donnez la parole aux victimes  à travers le regard du journaliste burundais, Teddy Mazina. Pourquoi  cette approche ?

Nous voulions que  ce soit un Burundais qui raconte l’histoire. Teddy Mazina est parti du Burundi en 1993 en tant que réfugié et y est revenu en 2003, soit 10 ans plus tard. Parti au début du conflit armé, il peut  donc faire le parallèle de manière assez tranchée avec la situation actuelle. Depuis son retour, il y a la paix mais la sécurité n’est pour autant pas assurée. Beaucoup d’éléments de la guerre civile, sont toujours d’actualité : les armes, l’insécurité. Il peut légitimement dire que les accords de paix signés en 2005 se suffisent pas, et qu’il faut maintenant une paix quotidienne et pas uniquement institutionnelle.

Où se situe la responsabilité sur le contrôle des armes dans le monde ?

La responsabilité est double. Dans un premier temps, elle revient au pays lui-même. Les pays touchés par ce commerce ont souvent à leur tête des gouvernements  soient inefficaces, soient peu préoccupés par la résolution de ces problèmes. Dans le cas du Burundi, le gouvernement à récemment mené des opérations de désarmement. Bien qu’il est difficile d’évaluer avec certitude combien d’armes sont encore en circulation, ces opérations revêtent plutôt une valeur symbolique et la très grand majorité des armes sont encore présentes au sein de la population. De plus, la préoccupation actuelle du gouvernement est de retirer les armes de ses ennemis politiques, notamment les parties du MSD et du FNL.

Mais la communauté internationale est aussi responsable de la circulation des armes. Elle ne peut pas se cacher derrière un contexte particulier et elle a les moyens de faire en sorte que les armes soient moins facile d’accès en limitant les importations, par exemple. Ainsi, le prix des armes augmenterait et les populations ne pourraient plus s’en procurer aussi facilement.

Vous êtes aussi chargé d’affaires politiques pour les Nations unies au Burundi. En 2010 les élections locales, présidentielle et législatives ont permis de renouveler l’ensemble des institutions du pays. Quelle est votre analyse de la situation politique du pays aujourd’hui ?

Pour la premiere fois, le président de la République a été élu au suffrage universel direct et tous les partis politiques étaient représentés. Malheureusement, après le premier scrutin les principaux partis d’opposition se sont retirés de la course électorale entraînant deux conséquences. Cela n’a pas permis d’asseoir les accords de paix. La seconde est qu’en se retirant des scrutins, ils se retrouvent aujourd’hui avec peu de moyen d’exister politiquement et pas de représentation au sein des institutions. On doit donc penser à des mécanismes ad hoc pour intégrer ces partis au jeu politique et éviter ainsi un retour à la violence.On comprend que la population ne souhaite pas remettre ses armes car le pays est dans une situation post-conflit et reste menacé par une reprise des hostilités. Du point de vue de la consolidation de la paix, ces élections sont une occasion manquée.

Quels sont vos projets  ?

De retour au Burundi, on va réaliser un documentaire de 26 ou 52 minutes avec lequel on espère intéresser les chaînes de télévision. Aujourd’hui, ce documentaire de 15 minutes donne un aperçu des problèmes et permet de comprendre comment ils s’articulent mais on  ne va pas au fond des choses. On ne parle pas des événements de 1993, ni de ce qui a poussé les familles à s’exiler en Tanzanie, ni même du manque de terres pour la population. Questions qui pourraient abordées sur un format plus long.

Infos pratiques

Votez pour votre documentaire préféré : http://shootingpoverty.org

Le blog de “Bang for your Buck” : http://bangforyourbuckthemovie.blogspot.com

 

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