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Au grand restaurant

Jean Le Gall aime le mot, qu’il soit beau ou gros. Il vit et respire l’écriture. Chaque mois, il vous emmènera dans son univers au gré de ses lectures.

Nous étions une quinzaine d’hommes impeccablement vêtus, assis autour de la grande table d’un grand restaurant. Quinze demi-mondains, les yeux cernés, tous pareils à des portraits à l’huile de Christian Schad. Les grands restaurants, la nuit, sont des lieux décourageants pour l’appétit. Le silence et la gêne bourdonnent autour de vous, les serveurs sont pâles de fourberie, les plafonniers jettent dans les couverts des éclats froids – de sorte qu’ils ressemblent à des bistouris.

Quand apparut une fille. Une fille retentissante de beauté. Belle au point que le mot de beauté s’en trouva précisément illustré. D’un âge jeune et de bonne famille, ce fut l’autre évidence. Et je crus voir, sous les deux accents circonflexes dessinés à faible trait, le regard légendaire et insoumis de Marlène Jobert, quand ses minauderies se payaient encore d’une filmographie. Un regard à mettre les dictateurs à genoux, bouquet de fleurs dans le dos. Une beauté humiliante depuis notre point de vue, celui de quinze crapauds devenus, envasés dans leurs chaises immenses.  Ce mystère de la beauté vous met comme un coup de tête. Quelques heures plus tard, l’aspirine se diluant dans son grésillement caractéristique, je me précipitais sur l’ouvrage de Frédéric Schiffter (« La Beauté », aux éditions Autrement) avec l’espoir du savoir et de ses récompenses.

Où tout commence par cette summa divisio que je tiendrai dorénavant pour fondamentale: « devant une belle femme, le désir d’un homme se trouve interdit, tandis que, devant une jolie femme, son désir s’affole ». D’où ce coup de tonnerre dans notre paysage convenu des formes féminines: nous autres hommes, le cerveau aux chevilles et les gonades remontées à la gorge, préférons les jolies femmes aux femmes belles ! Aussi, la femme belle, « si distinguée en toute sa personne, ne (nous) appartiendra jamais puisqu’elle est d’une essence distincte de (notre) propre humanité ».

Bien sûr la beauté n’est pas le fait d’un Dieu enturbanné ou trinitaire ; mais elle est néanmoins ce phénomène tombé du ciel sur un arbre, sur une fille ou sur un homme, sur un paysage désert, telle une foudre élégiaque et amorale, pour déformer sa proie et la couvrir d’effets déréalisants. Ainsi le rappelait Chaplin : « la beauté est une omniprésence de la mort et du charme, une tristesse souriante qu’on discerne dans la nature et en toute chose ».  Le propos général de  Frédéric Schiffter est une échappée, parmi son passé ses rêveries et ses monuments esthétiques. Sa voix est claire, ses intentions éclairantes. La beauté selon Schiffter, son « absolument grand », ce sont les Pyrénées dressés dans la brume océane, les plaines des westerns où Henry Fonda faisait parler le flingue, les toiles de Bacon ; et puis un thé avec une inconnue, à Biarritz, au café de la Grande Plage, un automne.

F. Schiffter sait contempler ; disons surtout qu’il consacre du temps à la contemplation. C’est toute la différence avec les philistins démasqués par Schopenhauer, ces gens propres qui peuplent le monde plus que les rats. Cet individu tristement typique dont toute la vie est une rotation en toupie et dont le « centre de gravité (…) tombe hors de lui ». Et « plus il se consacre à son travail au point de confondre les intérêts de sa carrière et le sens de sa vie, moins la beauté le concerne ». C’est l’enseignement que j’emporte loin de ce livre : le chef d’œuvre est à qui le décroche, et la beauté est à qui la contemple.

La Beauté, une éducation esthétique de Frédéric Schiffter. Éditions Autrement, collection Les Grands Mots.

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