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Babar, mémoires d’éléphant

Babar, le roi des éléphants au costume vert, souffle ses 80 bougies cette année. Laurent de Brunhoff, le fils des créateurs de l’histoire originale, poursuit à l’aquarelle les aventures de la famille idéale imaginée par ses parents.

Il a 80 ans mais n’a pas pris une ride. Sa majesté Babar a vu le jour à Paris en 1931. Mais en 1985, Laurent de Brunhoff, l’auteur héritier du plus célèbre des pachydermes, l’emmène dans ses valises à New York, où il s’installe avec sa seconde épouse, Phyllis Rose, une professeure de littérature rencontrée à Paris. Le Français a trouvé en cette Américaine le meilleur partenaire créatif.

Des gratte-ciel à Célesteville

Si ce n’est la discrète apparition de quelques gratte-ciel dans les récents albums, le royaume de Célesteville ne s’est pas américanisé pour autant. « L’esprit de Babar réside en Laurent, assure sa femme. J’ai pensé par le passé que l’histoire aurait dû être plus sombre. C’était une erreur. J’essaie de résister à mes pulsions américaines de faire les choses en plus grand ou d’écrire un texte trop moralisateur. »

Dans son spacieux appartement de l’Upper East Side, le couple franco-américain vit au rythme du royaume de Célesteville. Elle écrit le scénario, lui le dessine dans son atelier tapissé d’esquisses de Babar et peuplé de peluches, d’albums et autres produits dérivés du héros de son enfance. « On discute des histoires. Elle écrit un développement sur lequel je me base pour faire les images », explique-t-il. « Parfois l’histoire vient après les dessins », confesse Phyllis.

De père en fils

Cette collaboration en tandem rappelle la genèse du conte. En 1930, pour endormir ses deux fils, la pianiste Cécile de Brunhoff invente l’histoire d’un petit éléphant qui vit dans la jungle. Un jour, un chasseur tue sa maman. Paniqué, Babar s’enfuit vers la grande ville où il est recueilli, épuisé, par la Vieille Dame qui pourvoit à son éducation. Des années plus tard, Babar retourne au royaume des éléphants où il est couronné roi.

Devant le visage émerveillé de ses deux fils, Laurent et Mathieu, Jean, le père artiste-peintre, s’empare du récit de sa femme et couche sur le papier la vie de l’éléphanteau. Le premier album, Histoire de Babar: le petit éléphant, paraît un an plus tard aux Éditions du Jardin des Modes. Le succès est immédiat et international.

En 1937, Jean de Brunhoff succombe à une tuberculose, laissant ses petits garçons et l’éléphant orphelins. Cinq albums sont déjà parus, deux restent inachevés. Laurent, à tout juste treize ans, est alors chargé de colorier les croquis inachevés de Babar en famille. Après la guerre, l’aîné de la fratrie, installé à Montparnasse pour devenir peintre, reprendra le flambeau de l’oeuvre de son père. « Je m’amusais toujours à faire des éléphants. Un jour je me suis assis à ma table et j’ai commencé à faire un livre. Tout le monde était content, y compris l’éditeur Hachette (depuis 1936, ndrl), alors j’ai continué. »

Babar et ce coquin d’Arthur paraît en 1946. Très vite, avec le renforcement des discours indépendantistes des pays du tiers-monde, Laurent de Brunhoff se détache des symboles colonialistes présents dans les albums de son père. « J’avais dessiné des Africains noirs avec des lèvres rouges, comme dans les affiches des années 1930 en France. Mais j’ai complètement arrêté. Babar est une histoire de famille, pas une histoire sur le colonialisme européen. »

Plume américaine, pinceau français

Si le public américain a eu connaissance de la collection dès 1933, l’éléphant au costume vert ne traversera l’Atlantique qu’en 1965. « Au début des années 1960, mon éditeur new-yorkais (Random House à l’époque, ndrl) m’a invité à venir faire un voyage aux États-Unis. C’est ainsi que j’ai créé Babar comes to America (publié en deux volumes en France, Babar à New York et Babar en Amérique, ndlr) ». Mais Laurent de Brunhoff ne déménagera ses pinceaux au pays de Mickey Mouse que trente ans plus tard, pour rejoindre Phyllis. Afin de célébrer cette expatriation, il donnera à Babar et Céleste un quatrième enfant, une petite soeur, prénomée Isabelle, aux triplés Pom, Flore et Alexandre. « Ma vie a changé, je me suis dit que Babar devait lui aussi avoir quelque chose de nouveau dans sa vie».

En 2008 paraît Babar’s USA, un carnet de voyage dans des lieux américains symboliques, illustré par des photos du singe Zéphyr, prises en réalité par Phyllis. L’album, baptisé Le yoga des éléphants, est un hommage à cette discipline orientale, dont Laurent est adepte depuis son émigration américaine. « Notre vie et celle de Babar sont complètement liées », insiste Phyllis. « Par exemple, j’avais abandonné l’idée que Ted, mon fils, se marie un jour. Alors, j’ai fait convolé en juste noces Flore, la fille aînée de Babar, et comme par magie, mon fils s’est installé avec cette femme à Boulder, dans le Colorado ». Coup de foudre aux Jeux de Célesteville, inspiré des JO de Pékin que le couple a suivi en été 2008 et publié en novembre dernier, raconte cette nouvelle étape dans la famille Babar/de Brunhoff.

Même scénario avec l’arrivée d’un futur petit-enfant chez le couple franco-américain, puisque dans le prochain album, dont le titre est gardé secret, Céleste et son mari vont devenir pour la première fois grands-parents. Alors que la ménagerie s’agrandit, Laurent de Brunhoff reste fidèle aux valeurs de cette famille idéale véhiculées par le conte. « Il n’y a pas vraiment d’évolution dans les albums. Les petits, contrairement peut-être aux adolescents, n’ont pas changé au cours des années. C’est pour cela que l’atmosphère familiale de Babar continue de plaire. »

« C’est un peu difficile d’accepter la 3D »

Au fil du temps, la modernité a gagné le royaume : Babar regarde la télévision et a appris à se servir d’un ordinateur. En novembre 2010 sur TF1 et en février 2011 sur Disney Junior, il a même signé son retour sur le petit écran, en trois dimensions, dans une co-production franco-canadienne baptisée Babar et les aventures de Badou.

« Bien sûr, j’ai été consulté, mais pour moi c’est un peu difficile d’accepter la 3D. Babar est créé sur une image plate », déclare Laurent de Brunhoff dont le mode de production de la saga reste artisanal. « Je ne suis pas très bon en informatique, je préfère mon crayon », plaisante l’auteur. Comme son père, – dont l’original du tout premier album a été offert à la Morgan Library and Museum de New York -, il continue de peindre ses images à l’aquarelle.

La technique n’a pas changé, si ce n’est que Laurent préfère mettre d’abord la couleur avant d’entourer les personnages et les paysages de Babar d’une ligne noire. À 86 ans, la nationalité américaine en plus, ce père de deux enfants, reste aujourd’hui réticent à l’idée de léguer son héritage éléphantesque. « Je suis un vieux bonhomme maintenant, alors je ne sais pas combien de temps je pourrai encore faire des albums. Mais je suis hésitant à ce que quelqu’un d’autre ait des idées dans le futur. Toute la série a été créée par mon père et moi. Alors je n’aimerais pas tellement que quelqu’un d’étranger à la famille continue. Je ne sais pas comment cela va se passer avec l’éditeur mais je ne compte pas m’arrêter tout de suite. » L’éléphant octogénaire a donc encore de beaux jours de règne devant lui.

L’exposition. Le musée des Arts décoratifs de Paris consacre une exposition au célèbre pachyderme, Les histoires de Babar, visible du 8 décembre 2011 au 2 septembre 2012. Une centaine de planches originales provenant de la Bibliothèque nationale de France et de prestigieuses institutions étrangères, y seront présentées.

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