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Ces veuves qui ont fait mousser le champagne

Les marques de champagne les plus célèbres doivent leur renommée au travail et à la vision de femmes qui ont succedé à leurs défunts maris à la tête des domaines viticoles. Retour sur la pétillante histoire des veuves de Champagne.

Cet article est paru dans l’édition papier du France-Amérique de novembre. Pour vous abonner, cliquez ici!

Si une partie de la gloire du champagne est indissociable de ces célébrités féminines, telles la marquise de Pompadour, George Sand, Marlene Dietrich ou Marylin Monroe qui se contentaient de le boire, elle doit plus encore à ces femmes, qui le produisaient en partenariat avec leur époux ou, une fois devenues veuves, en leur seul nom.

Parmi les maisons prestigieuses de champagne, celles dont les noms viennent immédiatement à l’esprit, figurent Veuve Clicquot-Ponsardin, Pommery, Laurent-Perrier, Bollinger…autant de maisons dirigées par des veuves de Champagne !

Pourquoi tant de veuves dans le champagne ? Peut-être parce que depuis toujours, en Champagne, les vignes vont au premier enfant quel que soit son sexe et se transmettent d’époux à époux ? Lorsqu’une fille hérite des vignes de ses parents, elle peut prendre après son mariage le nom de son mari uniquement ou bien utiliser leurs deux noms, ou encore garder son nom de jeune fille. À la mort du mari, les vignes vont de droit à la veuve qui décide ou non de faire précéder son nom du mot « veuve ». La notoriété de la Veuve Clicquot-Ponsardin  a contribué à populariser cette coutume.

La Veuve Clicquot-Ponsardin (1777-1866) : la visionnaire

La première et certainement la plus célèbre veuve est Mme Clicquot née Barbe-Nicole Ponsardin, fille du baron Nicolas Ponsardin, maire de Reims. Sa vie aurait pu ressembler à celle de nombreuses jeunes filles aisées de son époque : sorties mondaines, bals, concerts. Les circonstances en décidérent autrement.

Née le 16 décembre 1777 à Reims, elle réalisa en 1798 un beau mariage avec François Clicquot, propriétaire d’un négoce de vins de champagne et devint mère d’une petite fille, Clémentine. François Clicquot fut brutalement emporté en 1805 par une fièvre maligne, et Mme Cliquot devint veuve à vingt-sept ans. Son mari lui laissait également une maison de champagne créée trente-trois ans auparavant.

À sa fondation, en 1772, la maison produisait 100 000 bouteilles par an ; à la mort de Mme Barbe-Nicole Clicquot-Ponsardin en 1866, elle commercialisait 750 000 bouteilles et expédiait sa production dans toute l’Europe.

Première femme à diriger une maison de champagne, la Veuve Clicquot s’avéra une remarquable femme d’affaires se fixant pour devise : « Une seule qualité, la toute première !»

Visionnaire, elle fit l’acquisition, parcelle par parcelle, de 650 acres de vignes, parmi les meilleurs crus à Bouzy, Verzy, Verzenay, dans la Montagne de Reims,  à Avize et Mesnil-sur-Oger dans la Côte des Blancs constituant le patrimoine viticole exceptionnel du domaine.

Avec une prescience du marketing moderne, elle sut utiliser à son avantage, le passage en 1811 dans le ciel de Champagne d’une comète à laquelle on attribuait la qualité exceptionnelle de la récolte, qu’elle appela « vins de la comète ».

Malgré les guerres qui déchiraient l’Europe, elle obtint des marchés étrangers. Son coup de génie fut d’envoyer, malgré le blocus continental, un navire chargé de 10 000 bouteilles de champagne à Saint-Petersbourg, en Russie, devançant ses concurrents. Le succès fut tel que la maison ne pouvait satisfaire les demandes. Le marché russe continuera de s’étendre jusqu’à la révolution de 1917. « Mme Clicquot abreuve la Russie ! » écrivait Prosper Mérimée en 1853.

C’est la Veuve Cliquot qui la première eut l’idée d’améliorer la qualité du champagne en le débarrassant de sédiments. À cet effet, elle créa en 1816, « la table de remuage », à l’origine de la « méthode champenoise » encore utilisée de nos jours et qui consiste à placer sur des râteliers obliques, les bouteilles, le goulot en bas, remuées chaque jour d’un quart de tour afin que se détachent les dépôts. Au bout de deux ou trois mois, la bouteille est décapsulée et débarrassée de son dépôt : c’est le dégorgement. Le vin alors obtenu est, selon l’expression de Mme Clicquot, « plus clair, net et limpide ».

Elle se retira des affaires en 1841, à l’âge de 64 ans. Celle que ses contemporains appelaient « La Grande Dame de Champagne » s’éteignait en 1866 dans le château de Boursault qu’elle avait fait construire vingt ans plus tôt dans le style rappelant – en plus petit tout de même ! – le château de Chambord.

Louise Pommery (1819-1890) : la conquérante

Louise Pommery, née Jeanne Alexandrine Louise Mélin, était fille de grands propriétaires des Ardennes. Elle reçut une éducation soignée, en partie en Angleterre. En 1839, elle épousait Louis Pommery, propriétaire  d’une maison de champagne, la maison Pommery-Greno. Mort prématurément en 1858, Louis la laissait veuve à 39 ans. Intelligente, énergique, Louise Pommery affirmait un beau tempérament de battante : « Moi, Madame Pommery… j’ai pris la décision de continuer le commerce et de me substituer à mon mari  ! »

Sous sa direction, son commerce connut un essor considérable. Véritable génie des affaires, elle fit évoluer les goûts en matière de champagne, ayant compris que l’avenir n’était pas au vin de champagne sucré, doux ou demi-sec très en vogue à l’époque comme vins de dessert. Elle lança sur le marché des vins bruts, secs ou extra-secs destinés à accompagner les repas. Le succès était au rendez-vous : en 1836 la maison Pommery-Greno produisait 45 000 bouteilles, elle en produisait 2 250 000 à la fin du XIXe siècle. Le marché international s’étendit à l’Angleterre, la Russie et les États-Unis et la marque Pommery se hissa parmi les plus grandes.

Il lui fallut s’agrandir : elle s’installa au sommet de la colline Saint-Nicaise à Reims. En l’honneur de sa clientèle britannique, elle y fit élever un ensemble industriel de style Tudor inauguré en 1878. Pour un meilleur vieillissement des vins, elle fit percer dans d’anciennes crayères gallo-romaines, dix-huit kilomètres de galeries auxquelles on accédait (et accède toujours) par un monumental escalier de 116 marches.

En 1875, à l’occasion du mariage de sa fille Louise avec le prince Guy de Polignac, Mme Veuve Pommery acheta le domaine des Crayères où sera construit un château qui porte son nom. Il abrite de nos jours un restaurant trois étoiles.

À sa mort en 1890, son petit-fils, le marquis de Polignac présida aux destinées de la maison. La famille restera propriétaire de Pommery jusqu’en 1979, date de son acquisition par le groupe de luxe LVMH.

Lily Bollinger (1899-1977) : l’originale

La maison Bollinger fut fondée en 1829 au cœur de la Champagne par un Allemand, Jacques Joseph Bollinger. Lily Bollinger, veuve sans enfants, s’est retrouvée en 1941 à la mort de son mari, Jacques Bollinger, à la tête de la maison. Le célèbre vignoble est campé sur quelque 150 hectares de grands crus à la lisière du village Ay (prononcer a-i), près d’Épernay. Connus depuis l’époque gallo-romaine, appréciés par les papes d’origine champenoise Urbain II (XIe siècle) et Léon X (XVIe siècle), les vins d’Ay furent particulièrement recherchés à la Renaissance par les rois François Ier de France et Henry VIII d’Angleterre. Quant au Béarnais Henri IV, le titre dont il se targait le plus était celui de « Sire d’Ay ». C’est dire la notoriété de ce « vin de Dieu, vin de Rois » !

En 1923, le petit-fils du fondateur Jacques Joseph, Jacques Bollinger, qui dirigeait l’entreprise, épousait Elizabeth Law de Lauriston Boubers, dite Lily née en 1899. À la mort de Jacques en 1941, sa veuve Lily se retrouva à la tête de l’entreprise familiale et ce, jusqu’à sa mort en 1971.

Célèbre pour avoir continué la production durant la Deuxième Guerre mondiale, Lily Bollinger est également connue pour son infatigable  promotion de la marque.

Le champagne Bollinger est le fournisseur officiel de la couronne d’Angleterre depuis la reine Victoria. Lors du mariage de Charles, prince de Galles, le 29 juillet 1981, la reine Elisabeth II commanda 150 caisses de Bollinger RD 1973 !

Lily Bollinger a laissé le souvenir d’une femme énergique, originale et pleine d’humour qui surveillait et sillonnait ses vignobles à bicyclette et lançait cette réponse au journaliste qui lui demandait si elle aimait son propre champagne : « Je le bois quand je suis heureuse et quand je suis triste. Je le bois parfois quand je suis seule. Quand je ne le suis pas, je le considère comme obligatoire. Dans les autres circonstances, je n’y touche jamais, sauf si j’ai soif… ».

En l’absence d’enfant du couple, ce sont les neveux de Lily Bollinger, Claude d’Hautefeuille et Christian Bizot qui lui succèderont. L’actuel président Ghislain de Mongolfier est l’arrière-arrière-petit-fils du fondateur Jacques Bollinger et de son épouse Louise de Villermont.

www.bollinger007.com

www.pommery.com

www.veuve-cliquot.com

 

 

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