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« C’est une génération perdue »

Le fiasco des Bleus a fait des remous pendant toute la semaine en France. Le New York Times en a parlé en une de l’une de ses éditions et Nicolas Sarkozy s’est emparé du dossier. Yvan Gastaut, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Nice et auteur de l’ouvrage Allez la France ! Football et immigration, revient sur la grève de l’entraînement par les joueurs, sur leur traitement dans les médias et par les hommes politiques, et compare l’équipe de France 2010 à celle de 1998.

Quelle image de la France est véhiculée à travers le foot ?

C’est une image dégradée et salie par le foot qui tient une position symbolique pour la France. La défaite de la France lors du premier tour de la Coupe du monde de football est considérée comme une catastrophe nationale. La fierté des Français est bafouée. Les commentaires sur cette défaite traduisent de la honte des Français envers les joueurs de l’équipe de France, incapables de respecter les emblèmes de la République. Le foot est un vrai objet politique qui est incontestablement lié à la mondialisation et à la médiatisation de ce sport.

Est-ce que les agissements de l’équipe de France dépassent les frontières du foot ?

Oui, ils ont des conséquences en dehors du foot. Les joueurs doivent représenter un pays. L’enjeu est de taille, symbolique et identitaire pour tout un pays. Malheureusement les Bleus ont été incapables de représenter dignement la France en Afrique du sud. Les instances politiques s’en mêlent en les montrant du doigt. Donc oui, cette polémique dépasse largement le milieu du foot.

Est-ce que le traitement des joueurs est raciste ?

Non, depuis 1998 on observe une ethnicisation du football. Le foot met en valeur les questions de l’immigration, de l’intégration et donc de l’identité nationale. Avant considérée comme une terre d’accueil, la France brillait à l’heure de la Coupe du monde en 1998. Au contraire, aujourd’hui, la défaite française est associée à la désintégration et à l’inculture. Le foot a été traversé par des visions contradictoires. Dès le début, la Coupe du monde était une forme de migration pour la France qui composait son équipe de joueurs de nationalités très diverses (Kopa, Zidane…). En 2010, en Afrique du Sud, beaucoup de joueurs français d’origine africaine ont eu un fort sentiment d’appartenance à l’Afrique.

Que pensez-vous du débat sur l’identité nationale vis à vis des joueurs de l’équipe de France ?

Je pense que le foot caractérise cette diversité. Le débat sur l’équipe de France provoque de vives mobilisations autour de l’identité nationale. La faillite du foot est comparée à l’échec du débat sur l’identité nationale. Les leaders du foot français viennent des banlieues, cela soulève donc le problème de l’insécurité et des banlieues. Ce discours est charrié par un certain nombre d’hommes politiques.

Pensez-vous que ces joueurs se soient enrichis trop vite et qu’ils manquent de valeurs et d’éducation ?

Pour l’équipe de France, c’est la déroute ! Les joueurs ont été incapables de communiquer entre eux. Ils sont considérés comme des « enfants gâtés » passant de l’anonymat à la célébrité sans trop d’éducation et en gagnant beaucoup d’argent. Le tabou des salaires, des primes et des retombées financières a été mis en avant. Les joueurs n’ont pas conscience de ce qu’ils peuvent représenter et véhicule ainsi une mauvaise image du foot chez les jeunes passionnés. Les médias et les politiques ont beaucoup insisté sur la faillite des Bleus et le mauvais exemple qu’il représente. C’est la honte par rapport à l’éducation que le football donne aujourd’hui. Les joueurs ont atteint un point de non-retour en oubliant le rôle qu’ils ont à jouer dans la société. La Fédération Française de Football a joué un rôle incontestable dans cet échec en produisant une machine à stars finalement déchus par leur comportement.

Qu’est-ce qui a changé : l’équipe de France ou le pays ?

La Coupe du monde de 1998 est un événement historique complété aujourd’hui à celui de 2010, exceptionnel par le mauvais côté. L’équipe de 98 était intelligente, douée et respectait les valeurs de son pays. Aujourd’hui, c’est une génération perdue. La société a évolué quant aux questions d’immigration et du rapport à la France. Elle est beaucoup plus ficelée sur son identité mais on sent une sorte de malaise et de honte. C’est l’image de la France qui perd qu’on retient.

Comment expliquez-vous que tout un pays s’identifie à quelques joueurs de foot ?

L’évolution du foot s’est déroulée comme d’autres phénomènes culturelles mondiaux. Depuis 1998, les vedettes du foot sont de véritables icônes dans notre société. Le phénomène de star mis en place fait que l’on s’identifie à leur jeu et à leur statut de milliardaire. On fait porter à ces footballeurs un poids exceptionnel. Il y a un réel aveuglement lié au foot.

Est-ce que Laurent Blanc pourra réhabiliter une nouvelle équipe ?

Je pense qu’une page va se tourner. Laurent Blanc a l’image de quelqu’un de rigoureux, de rassembleur, il est l’homme dont la France a besoin pour retrouver ses valeurs perdues. Il a toutes les cartes en main pour réussir à reconstituer une vraie équipe, mais il risque de rencontrer quelques difficultés. Laurent Blanc est sans doute l’homme de la situation, mais il est difficile de tout faire basculer en si peu de temps.

 

*Yvan Gastaut est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Nice, chercheur au Centre de la Méditerranée Moderne et Contemporaine (CMMC) et spécialiste des relations interculturelles dans le bassin méditerranéen, des questions migratoires, du racisme et des enjeux identitaires liés aux situations cosmopolites. Il est l’auteur de l’ouvrage Allez la France ! Football et immigration.

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