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China Moses, une Américaine dans le PAF

Elle se dit « de Los Angeles via Garges-Lès-Gonesse ». China Moses est américaine mais a grandi en France. En septembre dernier, alors qu’elle partait s’installer à New York, le Grand Journal de Canal+ l’appelle pour succéder à Tania Bruna-Rosso. Un nouveau chapitre s’ouvre alors pour cette Américaine détonnante, qu’on connaissait déjà sur MTV France. Mais sa vraie passion reste le jazz. Pas très étonnant quand votre mère s’appelle Dee Dee Bridgewater. Avec peps et humour, China discute des paradoxes des sociétés américaine et française.

France-Amérique : Les shows TV à l’américaine comme le Saturday Night Live, The Daily show ou The Ellen Degeneres show contrastent beaucoup avec les programmes français. Selon vous, les Français sont-ils moins fun ?

China Moses : La France commence juste à découvrir l’entertainment. C’est le pays du théâtre, des poètes, des intellectuels, des chanteurs à la voix rauque, du chic nonchalant. Les Etats-Unis aiment le fun, le glamour. Même nos song writers comme Johnny Cash, Bob Dylan ou Johnny Mitchell savent faire le show. En France, être glamour, c’est ringard. Le Grand Journal apporte du changement : on a un talk show très élégant où la lumière et les décors sont beaux, les gens aussi, bien habillés et maquillés, ça rigole, il y a des invités variés…

Amener un peu de piment pour un divertissement plus show off que celui de Tania Bruna-Rosso, c’était votre mission ?

Non. Ils ont pris quelqu’un de différent pour qu’il n’y ait pas de comparaison. Pendant ma deuxième semaine, j’ai dansé sur Fever avec Hugh Jackman, chanté sur scène avec Selah Sue. Et je pense que là, ils ont été entièrement rassurés de m’avoir embauchée. Avec Tania, c’est sûr, on ne met pas le même disque au réveil. Moi, je suis plus groove. Malgré elle, elle a une image « France branchée » avec un univers rock électro. C’est une fille hyper cool, on se connaissait déjà avant.

Comment avez-vous construit votre personnage télé ?

Je n’ai rien « construit », la TV est un prisme qui accentue certains traits de la personnalité. J’ai toujours été souriante, et mon accent est parfois plus marqué avec le stress. En général, le sourire ne passe pas en France, mais c’est mon armure. Cela met les gens à l’aise tout en gardant une distance.

Qu’est-ce que vous ne pouvez pas faire à la télé en France que vous pourriez faire aux Etats-Unis ?

A vrai dire, c’est plutôt l’inverse ! On est plus libre ici. On parle de cul bien plus facilement. Sophie Marceau sein nu à Cannes, on en rigole. Alors que le sein de Janet Jackson au Superbowl, ça a fait scandale.

Que souhaiteriez-vous à la télé française ?

Je lui souhaite de se détendre. Il y a quelques années, chez Thierry Ardisson, tout le monde se retrouvait avant l’émission et buvait. Une fois sur le plateau, les langues étaient déliées ! Quand tu allumes la télé aux Etats-Unis, tu ne penses à rien d’autre pendant au moins une heure. Là-bas, peu importe qu’on dise du bien ou du mal de toi, du moment qu’on parle de toi. En France, sur certaines chaînes, tu peux tomber en dépression, la télé est trop bien pensante et les invités ne veulent que de bonnes critiques.

Vous êtes aussi chanteuse. Votre album This One’s for Dinah, en hommage à Dinah Washington, a été un succès. Vous préparez en ce moment un nouvel album, toujours accompagnée par Raphaël Lemonnier. Si vous deviez choisir entre la télé et la musique ?

La télévision, ça m’amuse, mais ce n’est pas une vocation en soi. Ca m’a beaucoup appris pour la scène. Par contre, la scène pas du tout pour la TV ! On a trop peu de temps à l’antenne, tandis qu’en concert, je suis entière. Quand on est artiste, on a toujours besoin d’un vrai boulot à côté de sa passion, qui, pour moi, reste la musique. Sauf que je suis chanceuse, mon petit boulot est au Grand Journal !

Vous êtes arrivée dans les années 80 avec votre mère en France, à Garges-lès-Gonesse, près de Sarcelles. L’adaptation en France n’a pas été trop difficile ?

Je suis arrivée jeune donc ça a été facile. Je me sens hyper chanceuse d’avoir grandi en France. Le système social est remarquable, même s’il est en danger en ce moment. Moi je viens d’une zone dite à risque, d’ailleurs cette expression est ridicule. J’ai découvert différentes cultures très jeune parce qu’il y avait plein d’enfants de diverses nationalités dans ma classe. Ce ne serait jamais arrivé aux Etats-Unis.

La France serait donc moins raciste que les Etats-Unis ?

Ah, non ! Il y a plus de ségrégation aux Etats-Unis mais la France est bien plus raciste, elle a un gros retard là-dessus. Cela fait seulement dix ans qu’on parle des dérives de la guerre d’Algérie à la télé, alors que c’est le pays des Droits de l’homme. Il y a un tel racisme ordinaire dans les médias, qu’on a même créé un prix pour cela, les Y’a Bon Awards. Les propos de Jean-Paul Guerlain* aux Etats-Unis, ça aurait fait scandale.

Avez-vous des difficultés en tant qu’Américaine et aussi en tant que noire pour votre carrière?

C’est étrange, j’en ai plus rencontré en tant que femme que par rapport à ma couleur de peau. On a l’impression qu’on doit travailler trois fois plus qu’un homme. Au début, j’étais plutôt garçon manqué. Puis on se féminise, ça devient une arme dans le métier. Par contre, je vis le racisme plein pot dans la vie quotidienne. Dans le taxi, on me dit “moi je n’aime pas les Africains, les Antillais, mais vous ce n’est pas pareil…”. Je viens d’une famille d’artistes, avec de fortes personnalités. J’ai appris à me penser moi-même, indépendamment de ma couleur ou de ma nationalité.

La personne qui vous a le plus marquée ?

Ma mère. Elle est venue en France rebâtir sa carrière en tant que mère célibataire avec deux enfants. Quand je regarde ses concerts, je suis scotchée, elle arrive encore à me surprendre. C’est un exemple incroyable.

Votre meilleur souvenir de carrière ?

Quand j’ai dansé un slow avec Michel Denisot sur Still Loving You de Scorpions… Inoubliable !

Mieux que la danse lascive sur Fever avec Hugh Jackman ?

Ah, c’était différent. Denisot, c’est quand même un homme qui s’est embelli avec le temps… On le regarde, on se dit « hey Papa » (elle rit). Ex aequo avec Hugh !

Qu’est-ce qu’il manque aujourd’hui à votre parcours ?

Depuis toute petite, je rêve de faire des comédies musicales, mais en France, ce n’est pas la meilleure qualité qu’on puisse trouver ! Ma mère fut la première Sally Bowles noire dans une version française de Cabaret avec Marc Lavoine, il y a dix ans. Mon rôle idéal… je me contenterais d’un petit deuxième rôle dans Dreamgirls !

*(Le 15 octobre 2010, Jean-Paul Guerlain avait déclaré au journal de 13h d’Elise Lucet sur France 2 : « je me suis mis à travailler comme un nègre, je ne sais pas si les nègres ont toujours tellement travaillé, enfin…).

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