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Chris Ware : « Nous ne regardons plus le monde. Nous le compartimentons »

Depuis jeudi soir, New York University accueille la première édition du Festival of New French Writing, un cycle de rencontres littéraires entre auteurs français et américains, mis sur pied par Culturesfrance, préparé par le journaliste français Olivier Barrot et l’universitaire américain Tom Bishop, et coorganisé par les services culturels de l’ambassade de France. Olivier Rolin et E.L. Doctorow ont donné le coup d’envoi du festival jeudi. Il s’est poursuivi vendredi avec notamment à l’affiche Marie Darrieussecq, Adam Gopnik, Jean-Philippe Toussaint, Siri Hustvedt, Chris Ware et Marjane Satrapi et se conclut aujourd’hui avec Emmanuel Carrère et Frédéric Beigbeder.

Il a fait irruption dans la grande salle de spectacle de la New York University presque gêné. Vendredi soir, Chris Ware, le dessinateur américain de bande dessinée et auteur de Jimmy Corrigan, the Smartest Kid on Earth, était invité à discuter avec Marjane Satrapi, dessinatrice iranienne basée en France et auteur de Persépolis, pour ce qui fut l’un des temps forts de la deuxième journée du Festival of New French Writing.

Au cours de cette conversation savoureuse entre deux esprits vifs et drôles, animée par Françoise Mouly, la directrice artistique du New Yorker, Marjane Satrapi a raconté son trajet de Téhéran à Paris, où elle est devenue une illustratrice à succès avec Persépolis. En 2007, la dessinatrice iranienne a collaboré avec Vincent Paronnaud pour adapter Persépolis au cinéma. Le film a fait un triomphe en remportant le Prix du Jury lors du festival de Cannes, deux Césars, et a été nominé l’année dernière aux Oscars dans la catégorie du meilleur film d’animation.

« Marjane a des histoires à raconter », a lancé Chris Ware en faisant référence à Persépolis. « Je suis l’un des adultes les plus simplets. (…) Si je devais faire une bande dessinée, je pense que ce serait l’histoire la plus ennuyeuse jamais racontée ». L’auteur domicilié à Chicago a pourtant lui aussi connu un succès retentissant avec Jimmy Corrigan, un livre récompensé de nombreux prix. En 2002, Chris Ware est devenu le premier dessinateur de bande dessinée à être exposé au Whitney Museum of Art. « Quand nous sommes enfants, nous regardons le monde », a-t-il glissé en parlant de sa démarche créatrice. « Lorsque nous somme adultes, nous ne regardons plus le monde. Nous le compartimentons ». Réponse de Marjane Satrapi quelques instants plus tard : « En France, les gens ont cette idée que si vous êtes dessinateur, vous êtes forcément drôle. Mais ce n’est pas aussi simple que cela ».

Il a beaucoup été question de la démarche de l’écrivain et de la différence entre l’art de la fiction et celui de l’autobiographie, lors de la rencontre entre l’écrivain belge Jean-Philippe Toussaint et Siri Hustvedt. « La fiction est une sorte de libération », a dit l’auteur de Brooklyn et épouse de Paul Auster, en réponse à une question du journaliste Olivier Barrot. « Nous écrivons avec les yeux d’un autre. J’entre dans un corps qui n’est pas le mien quand je fais une fiction ». « On peut et doit mélanger des éléments de réalité et de fiction », a enchaîné Jean-Philippe Toussaint. « C’est cette tension entre les éléments puisés dans la réalité et ceux qui l’ont été dans l’imagination qui peut produire la meilleure littérature. (…) On ne peut pas créer quelque chose qui soit uniquement du domaine du fantasme. Il y a une exigence de plausibilité pour le lecteur ».

Pour Siri Hustvedt, le « drame de l’écriture » est une « activité émotionnelle et physique ». « Des fois, j’ai une conclusion en tête », a poursuivi l’auteur de The Sorrows of an American. « Mais il arrive que mes personnages ne coopèrent pas. J’ai par exemple envie qu’ils fassent l’amour, mais il n’y a rien à faire. Ils s’y refusent ». Une latitude qu’on ne retrouve pas chez Jean-Philippe Toussaint. « Moi, je suis assez ferme avec mes personnages », a martelé l’auteur de La Salle de bains. « J’ai remarqué qu’ils font exactement ce que je veux ».

Olivier Barrot a également voulu savoir si l’écriture était un plaisir ou une douleur. Réponse de Siri Hustvedt : « C’est les deux. Il y a des jours où vous écrivez une page et vous finissez par la jeter. Ce n’est pas drôle. Si je suis tendue, je n’écris pas bien. Mais quand je me perds dans le langage, c’est là que je suis la plus productive et que c’est un plaisir. Mais cela ne se produit pas très souvent. Il y a toujours cette peur de l’échec ». Pour Jean-Philippe Toussaint, « c’est nécessairement un peu des deux » : « C’est ma douleur préférée et mon plaisir préféré ».

Les deux auteurs ont également fait l’éloge de l’ambiguïté dans la littérature. « L’ambiguïté , c’est ni une chose, ni l’autre », a dit Siri Hustvedt. « On ne peut pas la mettre dans une boîte ou une encyclopédie. Dans ce monde de discipline avec des catégories rigides, il n’y a pas de place pour l’ambiguïté. Et il incombe aux romanciers de la célébrer ». « Ce qui est important dans la littérature, c’est que ce soit à la fois imaginaire et réel, à la fois noir et blanc et non pas gris ».

Le Festival of New French Writing se conclut aujourd’hui à la New York University avec quatre rencontres entre auteurs américains et français dont celle entre Frédéric Beigbeder et Paul Berman à 16h00.

Infos pratiques

Samedi
14h00 Emmanuel Carrère – Francine Prose présenté par Caroline Weber
15h15 David Foenkinos – Stefan Merrill Block présenté par Violaine Huisman
16h30 Frédéric Beigbeder – Paul Berman présenté par Tom Bishop
17h45 Chantal Thomas – Edmund White

Lieu : New York University, Vanderbilt Hall, 40 Washington Square South, New York

www.frenchwritingfestival.com

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