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Christian Boltanski : « Je suis un artiste universel »

Christian Boltanski est à New York pour présenter son livre entretien avec Catherine Grenier dans lequel il revient longuement sur ses œuvres : The Possible Life Of Christian Boltanski. Le livre a reçu le soutien du programme « French Voice » de la part de l’ambassade culturelle de France. Rencontre avec cet artiste majeur de l’art contemporain français.

France-Amérique : Comment vous est venue l’idée de ce livre avec l’historienne de l’art Catherine Grenier ?

Christian Boltanski : C’est une interview que j’ai voulu faire sur du très long terme. En général avec les journalistes, je sais ce que je vais dire pendant trente minutes et l’on dit finalement les mêmes choses. Là, je voulais aller plus loin. Catherine Grenier est quelqu’un que je connaissais bien, pour avoir travaillé avec elle à Beaubourg. Elle est à la fois proche et distante et je savais qu’elle avait assez de recul pour me faire dire des choses que je n’avais pas dites auparavant à propos de mes œuvres.

F-A : Cette démarche est singulière ?

C.B : Oui, les « règles du jeu » que j’ai fixées dès le début de cette aventure étaient claires. On se voyait une à deux heures par semaine pendant un an. Je me suis interdit de revoir sa copie. Je n’ai jamais voulu faire une relecture de mes réponses. Cela aurait été une sorte de censure, ce que je ne voulais absolument pas. Bien sûr, maintenant quand je le relis, je me dis que je parle pas assez de cette œuvre ou pas assez de personnes qui ont eu de l’influence pour moi, mais c’est comme ça. L’entretien a gagné en spontanéité.

F-A : Les qualificatifs ne manquent pas pour décrire votre œuvre et vous décrire vous-même, comment vous qualifieriez-vous ?

C.B : À la base, je suis fondamentalement un peintre. J’ai quitté l’école à 14 ans, ce fut une chance pour moi. C’est aussi à cet âge-là que j’ai réalisé mes premières peintures. Après, je crois que les visuels m’intéressent beaucoup, les images, les vidéos. Depuis les vingt ou trente dernières années, la peinture s’est intéressée aux autres champs de l’art. Aujourd’hui, je me définis surtout comme un artiste, ce qui est une notion universelle.

F-A : Justement, qu’évoque pour vous la notion de « mondialisation de la culture » ?

C.B : J’ai beaucoup exposé aux Etats-Unis. De nombreux musées comme le MOMA exposent, dans leurs collections permanentes, mes œuvres. Seulement aujourd’hui, la culture et l’art sont partout. Par rapport à ma jeunesse, New York est une ville beaucoup moins importante qu’avant. Je veux dire par là, qu’aujourd’hui il y a des centres culturels et des centres d’art partout dans le monde : à Mexico, au Japon… mais j’aime beaucoup New York, j’y ai beaucoup vécu et j’ai des centaines d’amis dans la ville. En fait, New York est une ville très européenne qui me correspond bien.

F-A : Quel est votre rythme de vie ?

C.B : L’activité d’un artiste comme moi n’est pas liée à un pays, je voyage à peu près une fois par semaine dans un pays quelconque, je me rends trois fois par an au Japon par exemple. Malheureusement, l’image de l’artiste qui travaille dans son atelier et qui est lié au musée de sa ville est un peu finie. Ce n’est pas forcément un regret, car les vrais moments de travail c’est quand on ne fait rien. Alors pour s’occuper on se donne des choses à faire. Là, je travaille plus sur des constructions importantes qui nécessitent des réunions avec des personnes. Mon seul regret est de ne pas passer assez de temps avec ces objets, de ne pas les toucher.

France-Amérique : Votre œuvre est tournée sur la mémoire des choses, des objets, pourquoi ?

C.B : Vous savez, les questions liées à l’art et à la philosophie sont souvent pareilles. Et existentielles la plupart du temps. Elles abordent le sens de la vie, de la mort, la beauté de la nature, le sexe… une grande partie de mon activité a été d’imaginer préserver la mémoire et le souvenir de certaines personnes, de certains moments. Je prépare en ce moment au Japon une « bibliothèque du battement de cœur ». Mon projet est de réserver une île pour écouter le battement de cœur des personnes. Les battements de cœur sont comme les photographies, ça rappelle un sujet qui est un sujet absent. C’est un projet que j’ai voulu rendre difficile d’accès par sa situation géographique pour qu’il y ait une vraie démarche de découvrir ces archives et non pas d’écouter sur un CD le cœur d’une personne. Je crois beaucoup à cette idée de se rendre sur cette île, d’entreprendre le voyage pour écouter le battement de cœur d’une personne qu’on a perdue. C’est une île près de Naoshima, c’est un lieu extraordinaire.

France-Amérique : Vous semblez vous tourner vers des projets de ce type désormais.

C.B : Effectivement, en ce moment mes projets ont moins de liens avec l’artiste que je suis. Je vais par exemple inaugurer dans une semaine dans la Cathédrale de Salzbourg un projet particulier. Il s’agit d’une horloge parlante que j’ai fait installer dans une crypte romane de l’édifice. Cette horloge donne l’heure en temps réel. Pour ce projet, il a fallu discuter avec l’archevêque et les architectes. Je n’ai rien créé de mes mains, mais le temps qui passe est finalement le seul lien qu’on a avec Dieu, on ne peut rien faire contre ça. J’ai aussi des projets plus physiques. L’année prochaine je vais exposer une œuvre gigantesque sous la nef du Grand Palais à Paris. C’est un immense honneur de pouvoir exposer là. Ce projet sera une parabole avec la « main de Dieu », pourquoi tue-t-il des gens et laisse-t-il vivre les autres ? C’est un projet très étonnant. J’en suis très fier.

 

The Possible Life Of Christian Boltanski, ed MFA Boston.

 

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