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Christian Carion, « l’espion-réalisateur » qui venait du froid

Alors que Farewell sort le 23 juillet aux États-Unis, Christian Carion raconte les difficultés rencontrées pour aborder un sujet qualifié par Ronald Reagan « d’une des plus grandes affaires d’espionnage du XXe siècle ». L’histoire tourne autour du personnage interprété par  Guillaume Canet, simple ingénieur, qui se retrouve, malgré lui, informateur en Russie pour les services secrets français. Entretien sous haute surveillance,  à New York, lors de la présentation du film au festival Rendez-Vous with French Cinema.

France-Amérique : Comment vous êtes-vous renseigné autour de l’affaire Farewell, une histoire dont on n’est toujours pas sûr aujourd’hui de connaître toute la vérité ?

Une fois que le producteur m’a envoyé le scénario, je suis reparti de zéro. J’ai d’abord visionné des heures et des heures d’enregistrements des protagonistes de l’affaire du côté des services secrets français. J’ai aussi rencontré Jacques Attali, proche de François Mitterrand à cette époque. J’ai compris que l’on savait tout des rapports entre le président français et Ronald Reagan. Après, sur la partie à Moscou, il y a beaucoup de zones

d’ombre et parfois des avis différents, même en France. Des proches de Mitterrand pensent qu’il n’y a pas d’affaire Farewell et que les Américains auraient fait croire aux Français qu’ils avaient dans les mains une source exceptionnelle, uniquement pour vérifier si la France les tiendrait au courant. Et puis j’ai rencontré les deux informateurs à la base de l’affaire, qui ont été réun

is, pour la simplicité du film, en un personnage interprété par Guillaume Canet.

Des anonymes sont aussi venus vers vous en sachant que vous faisiez un film sur l’affaire Farewell ?

J’écrivais chez moi et j’ai reçu quelques appels le soir. Je les appelais « les visiteurs du soir ». Le premier me dit, « je travaillais sur l’affaire Farewell, c’est un beau sujet… Vous savez, je connais deux ou trois choses qui pourraient être utiles ». Le lendemain, je prends un café avec lui à Paris. Il s’assoit et me dit : « Alors, Farewell est mort ? » Je lui réponds oui. « Vous avez vu le corps ? Ah mais si le KGB vous a dit qu’il était mort… ». Je lui dis que s’il m’affirme que Farewell est vivant et qu’il a monté une start-up aux Maldives, alors tout est possible. « Sachez monsieur, que dans les histoires des services secrets, tout est possible. » Il met deux euros sur la table, et s’en va. Je le remercie parce qu’il m’a obligé à tout le temps douter. Et ça m’a libéré. Dans le film, Emir Kusturica dit « on apprend vite à mentir ».

Il paraît que vous avez rencontré des difficultés à faire ce film car le ministre de la Culture russe était impliqué à l’époque dans l’affaire Farewell.

Il a mis ses pieds dans le plat tout de suite. Il a appelé l’acteur russe qui devait jouer le rôle qu’interprète finalement Emir Kusturica et lui a fait comprendre que ce n’était pas forcément une bonne idée d’accepter ce film pour sa carrière. Et pour tourner en Russie, on a dû voler des plans. On est allé à Moscou sous un faux nom de production, officiellement pour préparer une publicité pour Coca Cola. Même en Ukraine, on était paranoïaque et on est descendu à l’hôtel sous des faux noms. C’était des précautions peut-être ridicules et exagérées.

Pour ce film, vous avez choisi de montrer l’intimité de Ronald Reagan et de François Mitterrand. Un parti pris rarement adopté dans le cinéma français.

Dans les films anglo-saxons, c’est très courant, et ça manque au cinéma français. The Queen, c’est un cinéma qui me plaît. Un cinéma où d’un seul coup, vous êtes témoin d’un événement historique.

Avez-vous choisi de ne pas insérer de scène d’action pour ne pas faire comme un quelconque film d’espionnage américain ?

Je savais que dans la vraie histoire, il n’y avait pas de revolver, pas de James Bond girl, pas de bagnoles qui explosent. Je me suis dit au début « comment on va faire ? ». Le principe, c’était de créer une espèce de tension, de paranoïa, une atmosphère étouffante mais pas violente.

Depuis Joyeux Noël, (ndlr, nominé aux Oscars), avez-vous eu des propositions pour tourner aux États-Unis ?

Depuis ce film, j’ai un agent. Il m’envoie régulièrement des scénarios. Je n’ai rien trouvé de bien pour l’instant. Je n’ai pas le rêve américain. En revanche, faire un film ici parce que l’histoire ou le casting en vaut la peine, bien sûr. Pour l’instant, j’ai surtout eu des films américains qui se passent en France avec des clichés sur les Français… au secours ! Mais Joyeux Noël m’a ouvert beaucoup de portes aux États-Unis.

Comment avez-vous réussi à convaincre William Dafoe de jouer dans Farewell pour un rôle très mineur ?

Il m’a dit qu’il aimait beaucoup le scénario et qu’il voulait le faire. Il a ajouté : « je fais le film parce que j’adore la séquence quan

d Reagan et Mitterrand s’engueulent dans la nuit ». Je n’ai pas tout de suite compris et je lui ai rappelé qu’il n’était pas dans cette scène. Il m’a répondu « Oui, mais je suis dans le film. Mon peuple ne sait pas que notre président de l’époque a mis les pieds dans le plat dans la constitution du gouvernement français. Et si mon petit nom permet au film de se faire et de sortir aux États-Unis, et bien ils sauront. »

 

Infos pratiques :

Farewell, de Christian Carion. Avec Guillaume Canet et Emir Kusturica. Sortie aux États-Unis le 23 juillet.

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