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Christo : L’Art de la démesure

Christo et sa compagne Jeanne-Claude ont empaqueté le Pont-Neuf en 1985 et le Reichstag en 1995. Ensemble, ils ont imaginé recouvrir la rivière Arkansas dans le Colorado. “Over The River » ne verra le jour qu’en 2014, mais Christo en parle déjà avec passion. Rencontre.

22 projets, 40 000 m2 de toile, 15 km de corde, 7 503 portiques, 178 arbres empaquetés, 14,5 km de côtes australiennes, 13 000 barils de pétrole, cinquante millions de dollars. Rencontrer Christo, c’est entrer dans l’univers d’un artiste aux projets démentiels.

La maison de l’artiste en plein cœur de Soho est un gigantesque building enfermant un escalier aussi monumental que rectiligne, grâce auquel on accède à une vaste pièce blanche parsemée de quelques dessins et d’œuvres empaquetées. Au milieu de ce décor presque cinématographique, Christo, 75 ans, rappelle le “Doc” de Retour vers le futur. D’une voix douce et passionnée, il s’empresse d’évoquer les multiples projets que lui et sa compagne Jeanne-Claude, décédée en 2009, ont réalisé au cours des décennies passées. Ce duo d’artistes inséparables a déroulé un rideau orange dans le Colorado (1972), a fait serpenter 40 km de barrière de toile au nord de San Francisco (1976), encerclé les îles de la baie de Biscayne à Miami (1983), emballé le Pont-Neuf à Paris (1985), le Reichstag à Berlin (1995) et installé des milliers de portiques safranés dans Central Park à New York (2005).

Projets urbains autant que ruraux, Christo parle d’un « art environnemental », et la toile est l’élément commun de toutes ses œuvres. Selon lui, “elle traduit le côté nomade du projet car l’œuvre est fabriquée rapidement et n’existe que pendant quelques jours, à l’instar des tentes des tribus nomades”. Et c’est l’exemple du Pont-Neuf qui lui vient à l’esprit : “Recouverts par la toile, tous les détails d’architecture, les éléments anecdotiques étaient unifiés. Ne restait que l’essence du Pont-Neuf.”

La toile permet surtout de rendre vivantes les œuvres de Christo et Jeanne-Claude : “elle bouge dans le vent, elle n’est pas statique. Il y a un côté physique très dynamique, très sensuel. Tous nos projets sont des projets vivants.”

Des années de travail, une existence de quinze jours

L’essence de sa démarche est de modifier le point de vue du public sur l’espace qu’il s’approprie. En empaquetant le Pont-Neuf ou en encerclant les îles au large de Miami, ces espaces sont devenus eux-mêmes des objets d’art. “Nos projets ne sont pas des illustrations de choses, comme la plupart des œuvres aujourd’hui, ce sont des choses réelles, qui n’existent plus en tant qu’objets mais en tant que sujets “. Ces œuvres existent, certes, mais restent empreintes d’une étonnante temporalité. Alors que plusieurs années ont été nécessaires à leur réalisation, elles ne durent jamais plus de quinze jours. “Cette fragilité fait partie de l’urgence du projet”, explique Christo. Ne reste alors que les dessins, les films et les photographies.

Les croquis préparatoires du prochain projet “Over The River” s’affichent sur les murs de sa maison. Avant de pouvoir les admirer en vrai, tous les projets ont pris forme sous le crayon de Christo. Ces dessins, semblables à ceux d’un architecte, s’arrachent à coup de milliers d’euros lors d’enchères inédites.  Celui qui fait face au visiteur entrant dans la pièce est évalué à 450 000 dollars. Des sommes faramineuses qui permettent de financer les projets eux-mêmes. “Tous mes projets sont autofinancés par les œuvres préparatoires, cela permet une vraie liberté artistique et une totale indépendance”, explique-t-il.

Ses installations ont bravé des années de formalités administratives pour être finalisées. “Over The River » ne fait pas exception. Amorcée en 1992, cette installation pharaonique devrait voir le jour, avant l’été 2014. Christo et Jeanne-Claude ont conçu le pari fou de recouvrir la rivière Arkansas dans l’état du Colorado, avec 10 km de toile argentée. Les milliers de pages de rapports et d’analyse à l’adresse du gouvernement américain et du ministère de l’intérieur traduisent la  lutte administrative et artistique. “Avoir la permission de monter notre projet est un processus complexe et long”, dévoile-t-il dans un sourire à peine perceptible. L’autorisation administrative est attendue courant du mois d’avril 2011. Christo et Jeanne-Claude ont du aussi convaincre les habitants de la légitimité de leur projet. “Chaque artiste veut faire réfléchir et réagir les gens mais nous sommes les seuls artistes au monde à avoir des œuvres discutées et critiquées pendant des années avant que celles-ci n’existent réellement”, analyse-t-il. Car il reste conscient qu’il emprunte “des espaces utilisés par des millions de personnes et que chaque espace dans ce monde appartient à quelqu’un ! “.

Après avoir analysé 89 rivières dans les Etats d’Idaho, du Montana, du Wyoming, du Colorado, et du Nouveau-Mexique et en avoir retenu six, le choix s’est porté sur l’Arkansas River située au Colorado. “Cette rivière est stratégiquement orientée est-ouest, avec une belle lumière le matin et un très beau coucher de soleil, mais elle est surtout très courue des rafteurs”, analyse Christo. Ce projet créé spécifiquement pour l’été pourra être apprécié de deux manières : par la route vu du dessus et en kayak et rafting vu du dessous. Si l’on en croit les dessins préparatoires, l’effet promet d’être saisissant. Les 4h30 de ballade le long des soixante-cinq kilomètres du fleuve permettront d’apprécier toutes les nuances des rayons du soleil à travers les toiles argentées. Les toiles de Christo ne seront pas tendues avant août 2014, et l’artiste a déjà un autre projet en tête. “The Mastaba”,  un entassement de barils de pétrole au cœur des Emirats Arabes Unis plus haut que… la pyramide de Gizeh.

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