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Classes moyennes et “middle class” ont fini de rêver

Louis Chauvel, sociologue spécialiste des générations et des dynamiques des inégalités, a momentanément laissé sa chaire de Sciences Po pour se ressourcer à l’université Columbia de New York, dans le cadre du programme Alliance. Pour France-Amérique, il analyse les différences entre les classes moyennes françaises et américaines.

France-Amérique : Pourquoi passez-vous cette année à Columbia ?

Louis Chauvel : En France, l’année sabbatique n’est pas une tradition. Alors qu’aux Etats-Unis, c’est presque une obligation, tous les sept ans environ pour les chercheurs. J’ai enfin du temps pour travailler à des milliers de choses que j’ai accumulées dans mes marmites depuis des années. En quinze ans d’activité universitaire, je n’avais encore jamais eu l’occasion de prendre de véritable recul, et de coucher mes réflexions et mes équations sur le papier. Ici, les informations et les ressources dont je dispose sont beaucoup plus importantes qu’en France.

En profitez-vous pour étudier davantage la société américaine ?

Je suis un sociologue des comparaisons internationales donc je me suis toujours intéressé aux Etats-Unis. Je viens chaque année depuis 2000, mais pour de courtes périodes. Quand on est à Paris, la France est le centre à quoi on compare le reste du monde. Aux Etats-Unis, la perspective est inversée : la France devient une modeste contrée européenne, et seule l’Europe compte vraiment. Si l’Europe s’effondre, notre avenir sera obscur. La société française est en perte de vitesse, elle allie les problèmes d’un socialisme sclérosé et ceux d’un capitalisme patrimonial, et investit trop peu dans l’avenir.

Les termes « classes moyennes » et « middle class » désignent-ils la même chose ?

Non. En France, la fonction publique a été centrale dans la formation des « nouvelles classes moyennes » salariées de l’après 1945. Le terme « classes moyennes » désigne un large groupe social formé de fonctionnaires, de cadres et de professions diversifiées comme les techniciens ou les infirmières où la place de la grande entreprise et de l’Etat est centrale. Les classes moyennes en France sont plurielles ; elles sont fragmentées, mais sont parfois marquées par la croyance en une convergence, comme pendant les Trente glorieuses. Ici, aux Etats-Unis on parle de « the middle class»  au singulier. Les Etats-Unis se sont pensés comme le lieu d’expression politique de la classe moyenne, autonome par son travail et son engagement pour la nation. Idéalement, ici, la politique consiste à construire la classe moyenne. Mais ce mythe qui a culminé avec le « Golden age » des années 1960, s’est effondré avec l’explosion des prix de l’immobilier, et maintenant leur implosion, avec la conflagration des inégalités et la peur de voir se cristalliser un conflit entre une masse de surendettés et une oligarchie fermée. D’où une panique de la classe moyenne, qui ressemble à une fourmilière après un grand coup de pied.

Cette peur de la classe moyenne est-elle la même des deux côtés de l’Atlantique ?

En France, la classe moyenne a peur pour son système de retraite, pour la Sécurité sociale et pour l’éducation égalitaire, des mythes dont on voit la fin. Il en résulte une forte demande d’Etat, alors que la dette publique est déjà énorme et que le gouvernement doit la réduire. Aux Etats-Unis, aujourd’hui, la crainte est davantage liée à la perte du travail, des revenus, du logement, du jour au lendemain. Les Américains s’inquiètent aussi pour leur santé et leur pension, mais l’histoire leur montre qu’ils pourront faire face et rebondir. En France, au pays de Balzac, chacun sait que toute chute sociale est définitive : quand on perd son statut, c’est pour toujours.

La France est-elle une société de classes moyennes, avec moins de très riches et de très pauvres qu’aux Etats-Unis, par exemple ?

Du point de vue des revenus, la France reste en apparence une société de classes moyennes, beaucoup plus que les Etats-Unis. L’Europe continentale abrite les pays parmi les plus égalitaires au monde, avec peu de pauvres et peu de gens à très hauts revenus. Il s’agit aussi d’une certaine homogénéisation culturelle : ce n’est pas simplement le port du jean et le rituel estival du barbecue qui marquent l’appartenance aux classes moyennes, mais aussi le fait que lorsqu’on a de l’argent en France, on ne le montre pas. Longtemps, les conducteurs de grosses voitures étaient les plus pauvres. Par contre, si l’on s’intéresse à la richesse accumulée, la France est un pays beaucoup plus polarisé, où les ressources patrimoniales ont de plus en plus d’importance. Il y a une tension croissante entre les détenteurs du patrimoine, pour lesquels ça va de mieux en mieux, et les salariés sans patrimoine, pour lesquels la vie est de plus en plus difficile, entre l’explosion de l’immobilier et la stagnation des salaires. C’est encore plus visible lorsque l’on compare le sort des différentes générations : dans les années 1970, la pauvreté était avant tout celle des personnes âgées. Maintenant, ce sont avant tout les jeunes qui, sans travail décent, sans logement, risquent d’être enfermés à vie dans la pénurie dès lors qu’ils n’ont pas de parents capables de les aider.

Les inégalités salariales sont aujourd’hui très importantes aux Etats-Unis. Mais ce pays a t-il un jour été une société de middle class ?

Les Etats-Unis des années 60 ont été le pays des classes moyennes salariées d’entreprise privée, par opposition aux classes moyennes du secteur public en France. Dans le Golden age industriel américain, les salaires augmentaient et les nouvelles techniques de construction et de transport rendaient le logement moins cher, avec l’espoir pour tous d’accéder au rêve américain. Avec la crise économique majeure qui a marqué le pourrissement de la guerre du Vietnam, dans le contexte de la montée de la concurrence globale avec l’Europe puis la Chine, l’appareil productif qui avait fait naître cette classe moyenne a éclaté ; d’immenses villes industrielles du Rust Belt et d’ailleurs ont connu la conflagration sociale. On le lit avec intérêt dans le roman de Donald E.Westlake The Axe (Le Couperet) où un technicien spécialisé dans le papier se retrouve au chômage du jour au lendemain. En lisant une annonce qui correspond parfaitement à son profil, il comprend que deux autres personnes ont exactement les mêmes compétences. Il va les tuer. Ce genre d’emplois est maintenant sur la côte Est de la Chine, au Vietnam ou en Indonésie.

Vous décrivez la France comme une société de générations, qu’en est-il des Etats-Unis ?

En France, une société à statut, le moment stratégique est à la fin des études. Le diplôme est de plus en plus nécessaire et de moins en moins suffisant. Le fait de bien commencer sa carrière, ou pas, vous marque à vie, sans seconde chance, d’où les difficultés des générations de la crise économique. Au contraire, aux Etats-Unis, ceux qui ont des difficultés passagères ont droit à une deuxième, une troisième, une cinquième chance. Si l’on est en bonne santé, débrouillard, que l’on aime le travail et que l’on sait convaincre, on peut finir par atteindre des postes très prestigieux, même si l’on n’a pas fait de très bonnes études. Il y a donc moins de générations de ratés, de « baby losers ». Les nombreuses « success stories » permettent au système américain de rebondir après les crises. Il y a d’importants mouvements ascendants –et parfois descendants- dont on n’a pas vraiment l’équivalent en France. Au rêve américain correspond le songe angoissé des classes moyennes françaises.

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