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Claude Lanzmann à la rencontre du “Dernier des Injustes”

Le nouveau film de Claude Lanzmann, Le Dernier des Injustes (The Last of the Unjusts) sort le 7 février aux Etats-Unis. Ce beau documentaire politique est consacré à Benjamin Murmelstein, dernier président du Conseil juif de Theresienstadt, en Tchécoslovaquie, ghetto modèle du régime nazi destiné à être montré au reste du monde.

Claude Lanzmann avait déjà consacré un film à Theresienstadt en 1997, Un vivant qui passe, où il s’entretenait avec Maurice Rossel, envoyé de la Croix-Rouge internationale dans le ghetto. Il reconnaissait n’avoir “rien vu” de la vérité de la ville.

Le Dernier des Injustes est une réponse massive à cette invisibilité mise en scène par le IIIe Reich. Le ghetto a été constitué par le régime hitlérien en 1941 comme une des “vitrines” pour masquer la persécution et la destruction des populations juives d’Europe. Plus de 73 000 juifs de Tchécoslovaquie y ont été internés, environ 33 000 y sont morts, principalement à la suite de maladies et de malnutrition. Des dizaines de milliers d’autres ont ensuite été envoyés dans le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau.

Le film est un montage de 3h40 de deux séquences : une série d’entretiens avec Benjamin Murmelstein réalisés à Rome en 1975 dans le cadre de la préparation de la grande œuvre de Lanzmann, Shoah (1995), et le voyage en 2012 du réalisateur, qui se met ici en scène sur la trace de l’Histoire, à Vienne, Prague, Theresienstadt, Cracovie et Nisko.

Le documentaire est d’abord un projet politique : la critique du portrait d’Adolf Eichmann, organisateur des premières déportations de juifs, par Hannah Arendt, et de sa théorie de la “banalité du mal”. Dans un entretien avec Marianne, Claude Lanzmann a expliqué que Murmelstein avait une opinion différente sur Eichmann : “Adjoint du grand rabbin d’Autriche, c’est lui qui fut contraint de négocier avec Eichmann après l’annexion de l’Autriche. Eichmann n’était pas du tout le falot bureaucrate dont Arendt a brossé le portrait en même temps qu’elle inventait le concept de banalité du mal, qui n’était au fond que la banalité de ses propres conclusions. Dès la fin 39, c’est Eichmann qui organise la première déportation de Juifs. Tout au long de ses rencontres avec Murmelstein, Eichmann apparaît comme un antijuif fanatique aboyant des ordres inexécutables qu’il multipliait à dessein. Les anecdotes à ce sujet sont nombreuses, odieuses, et irrécusables. Tout cela sera montré dans le film, et définitivement établi.” Murmelstein le désigne comme “un démon”.

Le film est aussi une réhabilitation de Benjamin Murmelstein. L’homme s’est lui-même qualifié de “dernier des Injustes”, en référence au livre d’André Schwarz-Bart. Troisième président du Conseil juif, à partir de 1944, il est le seul à ne pas avoir été exécuté. Cette organisation interne a assuré la gestion au quotidien du ghetto et a négocié avec les chefs nazis qui contrôlaient la ville. Benjamin Murmelstein s’est retrouvé “entre le marteau et l’enclume” selon ses mots, obligé de choisir entre la morale et la protection du plus grand nombre. Après la guerre, le rabbin fut accusé de collaboration par le régime tchèque, avant que les poursuites soient abandonnées par manque de preuves. Le Dernier des Injustes réalise son portrait en l’absence d’un contrepoint d’historien. Devant Lanzmann, l’homme est un raconteur hors pair de son passé, passionnant dans son mystère et son érudition.

Caroline Champetier, la directrice de la photographie, détaille, dans un entretien avec Mediapart, le défi visuel du parallèle entre l’interview de 1975 et le voyage de 2012 : “Comme Claude est un maître du rapport de forces, je pense qu’intuitivement, il a senti qu’il fallait trouver un moyen de faire tenir les images actuelles face à celles de Murmelstein, tournées en 16 mm. Il ne l’a pas formulé clairement, mais il lui arrivait souvent de demander : “Qu’est-ce qui peut tenir en face de ça ?”. Murmelstein occupe tout l’espace, tout l’espace mental.”

Le Dernier des Injustes marque enfin une rupture pour le réalisateur. Pour la première fois, il utilise des images d’archives. Une façon pour Claude Lanzmann d’aller contre la fabrication des images nazies, qui présentait, dans un film de propagande suite à la visite de la Croix-Rouge internationale, les habitants de Theresienstadt travaillant dans des conditions idylliques ou jouant aux échecs et des enfants nourris avec abondance par les forces d’occupation.

Cliquez ici pour connaître les séances du film aux Etats-Unis

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