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Claude Lelouch en toute liberté

Avec 41 films à son actif en un demi-siècle de cinéma, Claude Lelouch est l’un des réalisateurs français les plus prolifiques – les plus controversés aussi. Avec "Roman de Gare", il vient de renouer en France avec le succès public et critique, qui sort aux Etats-Unis. Rencontre avec un réalisateur mythique.

France-Amérique : Votre dernier film, « Roman de gare », est un film très codé…
Claude Lelouch : J’avais envie de faire un film qui mélange les genres. Le thriller est le genre le plus populaire, et j’aime les films avec de la musique, une histoire d’amour, du suspense, de la psychologie, de la réflexion… comme dans la vie. Si on analyse la journée de quelqu’un, si le matin on lui vole son portefeuille, c’est un polar ; si à midi il rencontre une femme au restaurant, c’est un film d’amour ; si dans l’après-midi il écoute de la musique à la maison, ça peut devenir une comédie musicale. Le cœur du film est un thriller, mais derrière se cache un film sur la création. J’ai aussi essayé d’expliquer comment j’écris mes histoires, en m’inspirant des gens, en étant un prédateur. Un auteur est quelqu’un qui se jette sur la vie des autres, un vampire. Si je vois une femme à 3h00 du matin qui se fait larguer sur une autoroute, j’ai envie de savoir pourquoi.

F.-A. : Vous avez adopté le point de vue du personnage de Dominique Pinon pour raconter l’histoire, c’est votre alter ego ?
C.L.: Je me suis souvent fait passer pour un autre pour faire des enquêtes, pour m’approcher des gens, pour pouvoir étudier de plus près le sujet qui m’intéresse. Le personnage de Dominique Pinon me ressemble énormément. Comme lui, j’ai toujours un petit magnétophone avec moi, et je note tout.

F.-A. : Vous avez tourné le film sous le pseudonyme d’Hervé Picard. Était-ce une manière de prolonger le film, où tous les personnages mentent ?
C.L. :
J’ai voulu aller au bout. En prenant un pseudo, je me suis mis dans la peau du personnage. C’est un autre mensonge. Et j’ai vécu le film à la fois de l’intérieur et de l’extérieur. Mais je ne pouvais pas escroquer les spectateurs. Toute une équipe technique était au courant, il valait mieux que ce soit moi qui le dise plutôt qu’on vienne me traiter de menteur en public. Les premières projections de presse étaient organisées sous mon pseudonyme, c’était passionnant. J’étais censé être le producteur du film, donc on me disait : qui est ce metteur en scène extraordinaire que tu as trouvé ! Mon ego en était très flatté.

F.-A. : Vous vous êtes toujours dit fâché avec la critique. Vous vous êtes réconcilié avec elle avec « Roman de gare »?
C.L. :
Je dois avouer qu’ils ont été très sport. Toute ma vie j’ai connu des hauts et des bas avec le public, la critique… Le cinéma, c’est comme des rapports de couple. On s’aime, on ne s’aime plus, on se retrouve, on s’embrasse, on se dispute… mais c’est toujours agréable quand on peut se réconcilier. Ça me donne des forces pour le prochain film, qui sera très ambitieux, une grande fresque romanesque qui va de 1900 à aujourd’hui. Ce sera un film très musical, et réaliste, presque une comédie musicale. J’y travaille avec Michel Legrand. Il sera question des cinq histoires d’amour d’une femme, et de la transition d’une histoire d’amour à une autre.

F.-A. : Vous écrivez, cadrez, réalisez, vous produisez même vos films, vous n’avez pas envie de vous confronter à l’univers de quelqu’un d’autre ?
C.L. : Ça m’est souvent arrivé. J’ai failli faire L’Alchimiste, j’ai failli faire Ô Jérusalem… Mais finalement la seule fois où j’ai adapté un autre, c’était Victor Hugo pour Les Misérables, et encore, c’était vraiment une relecture très personnelle. Quand j’aime, je ne peux pas trahir. Pour l’adaptation d’un livre par exemple, il faut vraiment reprendre l’objet, le transformer. Le respect de l’auteur fait que je me l’interdis presque. Un scénario c’est vivant, on peut le modifier en permanence. Pour les dialogues je travaille avec Pierre Uytterhoeven, parce que c’est plus facile d’écrire les dialogues à deux. Mais au niveau de l’histoire j’aime bien manipuler les personnages, les emmener sur des terrains un peu minés et les déstabiliser. Ce qui fait le charme de la vie, c’est sa cruauté quotidienne. Je veux que mes personnages y soient confrontés.

F.-A. : C’est pour ça que vous avez participé au film sur le 11 Septembre, un événement qui a fait prendre conscience aux New-Yorkais qu’ils étaient vivants ?
C.L. : J’ai été très heureux de participer à ce film parce que je trouvais que c’était une idée formidable, et parce que cet événement a changé l’histoire du monde. Depuis, on ne peut plus prendre l’avion normalement, ni aller dans un magasin ou au théâtre normalement. C’est la fin d’une époque. Ce qui est terrible, c’est que les États-Unis n’avaient pas pris conscience qu’ils étaient devenus l’ennemi, qu’ils étaient détestés. C’est très dur d’apprendre un jour qu’on ne vous aime plus.

F.-A. : Vous êtes apprécié des Américains, vous avez reçu l’Oscar du meilleur film étranger, mais vous n’avez jamais tourné votre « film américain », aux États-Unis et en anglais. Pourquoi ?
C.L. : J’ai eu plein de propositions, mais je n’ai pas envie de devenir l’employé d’un producteur. Ma liberté est mon capital et ma richesse. Et je n’ai pas envie de donner des leçons aux Américains. J’aime ce pays, qui m’a rendu la liberté – j’ai vu les Américains arriver en France pour nous libérer. On m’a proposé de faire une dizaine de films aux États-Unis, Marlon Brando et Steve McQueen m’ont même appelé après l’Oscar pour faire un film avec moi. J’aurai été ravi de tourner avec eux, mais quand j’ai vu que les producteurs avaient déjà l’histoire, et que je n’avais pas le final cut, j’ai dit non. Je sortais d’un film où j’avais fait ce que je voulais, je n’allais pas d’un seul coup pour quelques dollars de plus me priver de ma liberté. La liberté n’a pas de prix.

F.-A. : Aujourd’hui vous assumez ces choix-là ?
C.L.: Je suis fier parce que je trouve que les metteurs en scène américains sont soumis aux producteurs et aux stars, ils sont là pour contenter tout le monde mais ont perdu la notion de plaisir. Les Américains ont acheté la plupart de mes films, ça me suffit, ça m’apporte des capitaux. J’ai même actuellement quatre ou cinq propositions de remake de mes films. Je peux venir en Amérique, mais avec mon cinéma. L’Oscar d’Un homme et une femme m’a ouvert les portes de la liberté. Le fait d’avoir eu ce succès à l’âge de 26 ans m’a permis de faire le cinéma que je voulais faire, donc je suis un homme très heureux. J’ai gagné peut-être un peu moins d’argent que si j’étais venu aux États-Unis, mais je ne regrette pas. J’ai fait les films que j’avais envie de faire, et j’ai eu la chance de faire 41 films. Si j’étais venu en Amérique, au premier échec ils m’auraient jeté. Moi, quand j’ai fait des films qui ne marchaient pas, je ne me suis pas jeté !

F.-A. : Vous avez filmé « Édith et Marcel » et vous vous êtes intéressé à la vie d’Édith Piaf, qu’avez-vous pensé du film d’Olivier Dahan ?
C.L. : J’ai beaucoup aimé ce film, il était très réussi. Les deux films sont différents. Moi je m’étais axé uniquement sur une histoire d’amour, qui dans son film était accessoire mais très belle ; il a d’ailleurs été influencé par mon film. Je suis content de son parcours ici. Chaque fois qu’un film a du succès c’est bon pour le cinéma. Et cet Oscar va peut-être donner l’envie d’un seul coup à plein de distributeurs de distribuer un film français, ce qui profitera à tous. Il y a du soleil pour tout le monde.

 

Roman de gare, de Claude Lelouch, avec Dominique Pinon, Fanny Ardant, Audrey Dana.
Durée : 1h43.
Dans les salles à partir du 25 mai.

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