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Claude Miller: “Je fais mon marché dans la littérature”

En 2004, le psychanalyste Philippe Grimbert publiait un petit livre, rapidement devenu best seller, où il racontait son enfance dans le Paris d’après-guerre, et le secret de famille qui l’avait empoisonnée. L’année suivante, les cinéastes se bousculaient déjà au portillon de l’adaptation, fascinés par cette histoire édifiante racontée dans un murmure mais avec virtuosité.

À ce jeu-là, c’est Claude Miller qui l’a emporté. Logique: le cinéaste est un maître de l’adaptation, et il a fait de l’enfance son thème de prédilection. De plus, l’histoire de Philippe Grimbert rejoint son histoire personnelle, lui qui est juif et dont une partie de la famille est morte dans les camps.

Maxime (Patrick Bruel) et Tania (Cécile de France) sont les parents juifs du petit François, qu’ils vont faire baptiser en espérant conjurer une tragédie atroce encore toute proche. L’enfant grandit, désespéré par le désamour que lui porte son père, sportif accompli, alors que lui ne sait rien faire de son corps. Tania, sa mère, est une plongeuse athlétique, ancienne mannequin, et la famille apparemment épanouie passe beaucoup de temps à la piscine, à nager ou à jouer au volley-ball, pendant que François étudie à l’ombre du parasol.

Claude Miller retranscrit l’atmosphère d’après-guerre avec une délicate justesse, un mélange de douceur et d’angoisse, d’amour et de froideur, d’insouciance et de douleur. Égaré au début dans les méandres temporels des souvenirs du narrateur, le spectateur comprend peu à peu l’affreux secret, ou plutôt les différents secrets que chacun porte en soi – les parents de Philippe, et sa voisine et marraine (Julie Depardieu), une ostéopathe qui tente de soulager les maux de la famille. Sans pathos, le réalisateur évite les deux écueils du mélodrame et de la reconstitution historique, et livre un portrait de famille complexe et torturé, sans jamais porter de jugement sur ses personnages.

Après une carrière extraordinaire en France et en Europe, le film sort aux États-Unis. Entretien avec le réalisateur.

France-Amérique: Comment avez-vous abordé ce film: comme une histoire d’amour ou un film sur la Shoah?
Claude Miller: Je dirai que c’est d’abord une histoire d’amour, mais qui devient une tragédie parce que ça se passe pendant la Shoah. En temps “normal”, cela aurait été une banale histoire de passion et d’adultère, et le film aurait été une romance, ou même un vaudeville.

F.-A.: Le film est adapté d’un roman autobiographique de Philippe Grimbert. Est-ce malgré tout un film personnel?
C.M.: Tous mes films sont personnels. Je ne peux pas passer trois ans de ma vie sur un film si je ne le ressens pas profondément comme très personnel. Un secret l’est parce que, comme tout le monde, j’ai eu des histoires d’amour, pas toujours faciles, et parce que je suis juif, et qu’une grande partie de ma famille n’est pas revenue des camps d’extermination.

F.-A.: Durant toute votre carrière, vous n’aviez jamais abordé ce thème de la Shoah…
C.M.: Je ne l’ai jamais abordé directement, mais il y a des tensions, une atmosphère d’anxiété et de peur latente qui peut venir d’une enfance qui a été marquée par ce qui s’était passé. C’est un sujet que je trouvais trop sensible, donc j’ai mis du temps à me décider. J’avais sans doute besoin de vieillir. Le livre de Philippe Grimbert a été le prétexte et m’a ouvert la porte.

F.-A.: Vous n’avez jamais abordé votre judaïté non plus auparavant ?
C.M.: Je suis un juif laïque. La judaïté, je la ressens par rapport à la mort, par rapport à la tragédie, par rapport à ce qu’on souffert mes parents, mes oncles, enfin tous ceux qui ont été frappés par la Shoah. Je n’ai pas été frappé directement puisque je suis né en 42 et que j’étais trop petit. Mais l’enfant que j’étais y a forcément été sensible, ne serait-ce que par l’état nerveux dans lequel ma mère, qui a survécu, est restée, après tout ça.

F.-A.: Le thème central du film est extrêmement douloureux. Ça ne vous a pas effrayé ?
C.M.: Le cinéma pour moi est une chose très importante, ce n’est pas forcément qu’un divertissement, il peut aussi vous enrichir, vous émouvoir, vous toucher profondément. Je ne me situe pas du côté du divertissement. Si mes films divertissent, j’en suis ravi, mais ce n’est pas mon premier souci. Il y a des écrivains qui écrivent des tragédies, et qui vivent très bien: Tchékhov est mort très vieux… Ça s’appelle la catharsis, c’est une façon d’évacuer justement les choses.

F.-A. : Le culte du corps qui sévit dans cette famille – mené par le père – s’apparente plutôt à un thème fasciste…
C.M. :
Le personnage principal, Maxime, refuse les signes extérieurs que les antisémites prêtent aux Juifs: vous n’êtes pas sportifs, vous n’avez pas un beau corps, vous êtes plutôt des purs esprits ou des intellectuels – dans le meilleur des cas. Il se précipite de l’autre côté, mais pas dans le fascisme pour autant. Le culte du corps en France a pré-existé à l’arrivée du nazisme et de Hitler, avec l’avènement des congés payés, le droit aux vacances a amené tout un culte du corps, des sports, des piscines…

F.-A.: Dans le cas de Maxime, c’est vraiment extrême…
C.M.: C’était volontaire. Le thème du corps est très important dans le livre, il y a le corps sportif, qui a été glorifié par les Nazis, celui de Tania et de Maxime, et aussi le corps souffrant, le corps amoureux…

F.-A.: Le film a une structure assez complexe, avec différents niveaux de flash-back. Comment avez-vous fait pour gérer ces allers-retours temporels sans perdre le spectateur?
C.M.: C’est un peu instinctif. Le livre m’a servi de guide affectif. Il se balade plus facilement qu’au cinéma à travers les époques, et j’ai décidé de suivre, je me suis dis puisque le livre me touche et que j’arrive à suivre, il n’y a pas de raison pour que le spectateur n’en fasse pas autant. J’ai essayé d’être le plus fluide possible, et de respecter le souvenir – puisque c’est un livre de souvenir de Philippe Grimbert sur son enfance et sur ses parents. J’ai essayé de le suivre sans recettes, en suivant mon instinct.

F.-A.: C’est au niveau du montage que vous avez travaillé ça?
C.M.: C’est écrit dans le scénario, ensuite au montage on corrige des choses, en essayant de ne pas dépasser le seuil de douleur pour le spectateur! En tout cas dans les pays où le film est sorti, les gens ne sont pas malheureux!

F.-A.: Ludivine Sagnier, qui incarne Anna, est à contre-emploi en femme trompée. Pourquoi l’avez-vous choisie pour ce rôle?
C.M.: C’est vrai que c’est quelqu’un qui s’est fait connaître sur la séduction, le côté hyper-sexy. Je la connais bien parce que c’est le deuxième film que je fais avec elle. Dans le premier (La Petite Lili, 2003, ndlr) elle était plus dans son rôle habituel, mais je la connais dans la vie et je sais qu’elle n’est pas que ça et qu’elle est capable de jouer d’autres choses. Il fallait malgré tout que ce ne soit pas trop facile pour Tania, il fallait qu’Anna soit séduisante, mais d’une façon beaucoup plus… c’est une mère de famille. Ce qui était important, c’était le contraste entre les deux actrices, et que Tania paraisse très athlétique. Il fallait qu’il y ait une grosse différence. Je voulais qu’elles soient toutes les deux séduisantes dans leur genre, pour pas que le jeu soit trop facile, et que Maxime tombe amoureux d’une fille parce qu’elle est plus belle. Ludivine est absolument délicieuse, mais c’était plutôt une question de genre de femme. On a une grande femme athlétique et sportive, et l’autre a plutôt l’air d’une petite juive qu’elle est.

F.-A.: Comment expliquez-vous que l’enfant né de l’union entre les deux sportifs soit précisément si maladroit, mal à l’aise avec son corps… Vous pensez que c’est une sorte de réaction psychanalytique?
C.M.: Je pense que c’est un malheureux hasard. Il arrive très souvent que les enfants ne soient pas l’idéal dont ont rêvé les parents, aussi bien sur un plan psychologique que sur un plan physique. C’est d’une grande injustice, et ça fait partie des choses dramatiques. Ce qui m’intéresse plus c’est que cet enfant ne comprend pas pourquoi son père le regarde de façon aussi péjorative.

F.-A.: L’enfant ne fait pas tout ce qu’il faudrait pour plaire à son père…
C.M.: C’est vrai, il n’a pas forcé son talent cet enfant, c’est un introspectif, un cérébral, un introverti plutôt qu’un extraverti, et il n’y a aucune raison qu’il fasse plaisir à son père, d’autant plus que son père porte sur lui un regard pas forcément bienveillant.

F.-A.: Vous avez fait travailler très fort vos deux interprètes principaux pour leur faire atteindre une sorte de perfection physique. Etait-ce indispensable ?
C.M.: Oui ils ont beaucoup travaillé, Cécile de France a commencé 4 mois avant, et elle a vraiment appris, non pas à nager ce qu’elle savait déjà, mais à bien nager, elle a appris à faire tous les mouvements pour avoir l’air de la plongeuse jusqu’au moment du saut, où elle est doublée bien sûr. Patrick Bruel a aussi fait tous les efforts pour avoir l’air d’un amoureux du sport. Il est très gourmand comme moi. Il tenait à ne pas être ridicule, et il a fait tout ce qu’il faut pour. On le voit peu, mais il a quand même appris à faire des anneaux, de la barre parallèle, de la lutte, c’est pas mal.

F.-A.: Comment préparez-vous le tournage d’un film comme celui-ci ?
C.M.: J’ai tendance à ne pas faire tellement confiance à ma mémoire. Quand je réfléchis au film, je prends des notes, et ces notes se baladent toujours avec moi. Je ne fais pas qu’avec ces notes, je fais aussi avec les acteurs qui arrivent sur le plateau au moment des répétitions, mais je prépare beaucoup le film avant le tournage.

F.-A.: Philippe Grimbert était-il associé au film?
C.M.: Il l’a été de façon lointaine. Comme dans le film, il est pédopsychiatre, il s’occupe d’enfants autistes, il ne pouvait pas abandonner ses patients pour le film. Il ne voulait pas participer à l’écriture du film, mais la scénariste Nathalie Carter et moi lui avons demandé son avis pour la première moitié du scénario. Si ça ne lui avait pas plu, on n’aurait pas fait le film. C’est sa vie, on n’allait pas faire le film contre lui ! Il a beaucoup aimé, et ensuite on l’a tenu au courant. Au tournage, il est venu deux ou trois fois, et il joue un petit rôle dans le film, celui du passeur qui fait passer la ligne de démarcation. Mais il n’a pas participé au casting. Je l’ai toujours tenu informé de mes idées sur les acteurs, et aucune n’a été un problème, ou alors il me l’a caché ! C’est quelqu’un de très délicat, qui respecte mon travail, surtout à partir du moment où il a décidé de me faire confiance, On a eu beaucoup d’entretiens avant qu’il décide de me choisir. Il est très satisfait du film, et nous sommes devenus de grands amis.

F.-A.: Vous avez souvent adapté des grands livres au cinéma: L’accompagnatrice, de Nina Berberova, La Classe de neige, d’Emmanuel Carrère… qu’est-ce qui vous plait dans cet exercice?
C.M.: Sur les quatorze films que j’ai réalisé, douze sont des adaptations. En France, très souvent, les cinéastes écrivent leur scénario. Moi j’estime que suis surtout un metteur en scène, je ne suis pas très doué pour inventer une histoire de toutes pièces. Alors quand une histoire me plaît et parle de choses que je comprends affectivement, j’ai envie de l’adapter. J’aime cet exercice. D’ailleurs, les metteurs en scène de théâtre sont rarement les auteurs des pièces qu’ils présentent! Mais je n’adapte jamais un livre qui n’aborde pas un sujet très personnel. Je fais mon marché dans la littérature.

F.-A.: Vous connaissez bien les États-Unis, vous êtes notamment impliqué dans le festival VCU, qui se tient en mars à Richmond, en Virginie…
C.M.: J’en suis président d’honneur. J’adore ce festival, j’y vais souvent, les organisateurs sont devenus de très grands amis. Et cet été, je vais faire un documentaire sur les campus en Virginie, et notamment sur les marching band. Je vais interroger les étudiants qui composent ces orchestres pour savoir s’ils vont voter, pour qui ils vont voter et pourquoi. Je commence à tourner à la fin du mois d’août, et jusqu’en novembre. Je vais faire des allers-retours parce que je suis en montage du film que je viens de terminer.

F.-A.: Les Américains ont même tourné un remake de votre film Garde à vue. Vous n’êtes pas tenté de venir y faire un film ?
C.M.: Je ne fais pas confiance à mon anglais. J’ai très peur de diriger des acteurs en anglais. Très honnêtement, si un sujet me plaît ou si un studio me propose, pourquoi pas. Je ne suis pas tenté spécialement par les États-Unis, mais si un sujet me plaît et qu’il doit être tourné ici, je mettrai tout en oeuvre pour le faire. C’est toujours les sujets qui viennent à moi.

F.-A.: Depuis 1993, vous êtes président d’Europa Cinémas. Est-ce que votre mission inclut le développement du cinéma français et européen aux États-Unis?
C.M.: Pour le moment non, c’est une mission qui vient de l’Europe, et la condition est de programmer 50% de films européens. Je pense que j’aurai du mal à trouver une salle indépendante aux États-Unis qui veuille respecter ces quotas, mais sinon oui, ça peut marcher. Je suis tout prêt à convaincre la commission européenne de subventionner une salle américaine. On le fait déjà en Amérique du Sud, alors pourquoi pas aux États-Unis.

F.-A.: Vous avez écrit et réalisé votre prochain film, Je suis heureux que ma mère soit vivante, avec votre fils Nathan Miller. Comment s’est passé votre collaboration?
C.M.: Je le monte aujourd’hui, on le monte ensemble. Il a 40 ans, ce n’est plus un petit garçon! On avait déjà travaillé ensemble sur plusieurs films, il est cameraman, il a notamment travaillé avec moi sur Un secret. Le sujet que j’avais envie d’aborder, il en avait envie aussi. Je lui ai proposé qu’on l’écrive ensemble. Ce n’est pas une adaptation, c’est écrit d’après un fait divers qu’on a lu dans le journal, pour une fois ce ne sera pas tiré d’un livre. J’ai écrit le scénario avec Nathan. En cours de route on a décidé de le réaliser ensemble. Ça s’appelle Je suis heureux que ma mère soit vivante, c’est une histoire d’adoption. Je reste dans le thème de l’enfance, c’est une fatalité.

Un secret (A Secret), réalisé par Claude Miller, avec Patrick Bruel, Cécile de France, Ludivine Sagnier, Julie Depardieu, Valentin Vigourt, Mathieu Amalric. Durée : 1h40. Sortie le 5 septembre.

À partir du 5 septembre : Paris Theatre, New York, NY
IFC Center, New York, NY
6 septembre : Mandel JCC of Cleveland, Beachwood, OH
Du 28 octobre au 11 novembre : JCC of the East Bay, Berkeley, CA
2 novembre: Silicon Valley Jewish Film Festival, San Jose, CA
Du 5 au 9 novembre : Rehoboth Beach Film Society, Rehoboth Beach, DE
12 novembre: JCC Film Festival, Baltimore, MD
Du 3 au 14 décembre : Palm Beach Jewish Film Festival, Palm Beach, FL
10 janvier 2009 : Philadelphia Jewish Film Festival, Philadelphia, PA

http://www.strandreleasing.com/in_Theaters_Details.asp_Q_id_E_294

Un Secret, de Philippe Grimbert, ed. Grasset.
Memory, A Novel, by Philippe Grimbert, ed. Simon and Schusters, Hardcover and Paperback.

Philippe Grimbert est présent pour discuter avec le public après la projection d’Un secret au Paris Theater le vendredi 12 septembre; à l’IFC Film Center le samedi 13 septembre; et participe à un débat au Brooklyn Book Festival le dimanche 14 septembre.

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