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Coming-Out

Jean Le Gall aime le mot, qu’il soit beau ou gros. Il vit et respire l’écriture. Chaque mois, il vous emmène dans son univers au gré de ses lectures.

Les intellectuels ont été éradiqués. Ni plus ni moins que le rat musqué de Sainte Lucie ou les lémuriens géants. L’intelligence ne se porte guère mieux. Il serait même interdit d’y recourir, de l’imiter, de la regretter. Les élites s’en gardent avec beaucoup de précaution, ils font leurs meilleurs efforts pour ne jamais rien dire qui pût être brillant. On est parvenu à cette conclusion digne de Raymond Devos : « les intellos sont des cons ». Et un ancien ministre d’expliquer sans ciller qu’une élection se gagne avec trois cent mots. Si fait que l’on se sent désormais à l’aise avec la bêtise. La presse people, par exemple, n’est plus cachée dans les toilettes sous l’auguste index de la balayette mais brille désormais sur la table du salon. L’inverse est tout aussi vérifiable : c’est à voix basse que l’on demandera le Monde Diplomatique à son kiosquier, comme autrefois les magazines de croupes et de turgescences.

Je dinais, l’autre soir, dans une zone pavillonnaire. Des français bon teint, diplômes au mur, les enfants à l’étage. J’ai fauté. Je me suis oublié. Je leur ai révélé quel serait mon programme télé du lendemain : « Les Vêpres » de Rachmaninov, retransmises en direct sur Arte. Arte. Rachmaninov. Ce coming-out fit de moi un dissident. Les regards prirent la lumière particulière de la haine, aiguisés comme les piques du service à fondue. Notre hôte s’est soudainement levée, je la vis ensuite derrière la vitre de la cuisine parler dans son téléphone. Longtemps je crus que l’on viendrait m’arrêter.

Aux grands résistants, j’annonce l’existence de ce livre. Il sera, c’est certain, d’un commerce difficile et votre libraire devra être de votre organisation clandestine pour l’avoir préalablement commandé. Il n’y a pas, d’ailleurs, d’histoire qui pourrait être résumée ni de personnages à vous présenter ; comprenez qu’il ne s’agit pas d’un scénario grimé en roman, confectionné pour plaire aux producteurs de cinéma. En cela même, c’est un livre exceptionnel.

Echapper aux tueurs échappe au « monde affadi ou pétrifié par la technique ». Il est un moment de langage, d’écriture, de liberté, lâchons même le gros mot : de culture. Aux commodités, l’auteur préfère la grâce. L’écriture s’y trouve célébrée sous diverses formes : l’hommage, la brève narration, la poésie. Mais de la poésie, qui s’en souvient ? « Elle rit de ma peur de la foudre / et court sur le chemin, avec les ailes / que les flaques ajustent / à ses chevilles ». (Le talent, c’est d’avoir vu les flaques giclant comme des ailes aux chevilles, mais le génie, c’est le choix du verbe « ajuster ».)

On tourne les pages comme on pousse une succession de portes. La prochaine ouvre sur l’amitié entre Henry James et Stevenson, prétexte à discuter avec eux de la nature du lien entre le récit littéraire et la réalité ; la porte d’après, c’est Nietzche qui nous conduit à Keith Richards. Plus loin, l’auteur nous raconte qu’il est avocat d’affaires et qu’à ce titre, il cherche une solution transactionnelle entre le groupe Danone et un certain Monsieur Z, empereur chinois du yogourt. La discussion financière est difficile, le caractère de Monsieur Z aussi illisible qu’une étiquette en mandarin. « Il se met à vitupérer contre les dirigeants de Danone, alors que la traductrice roule des yeux effrayés. Il me dit qu’il a soixante-cinq ans, qu’il se fait vieux, et qu’il n’a pas peur de mourir. Je lui réponds qu’il ne s’agit pas de mourir, mais de vivre. Et je lui montre la fenêtre ouverte sur le port, les teintes boréales de la lumière. Nous sommes vivants, lui dis-je. Il sursaute. Pourquoi est-ce que je lui dis cela ? Parce que c’est assez de vivre, lui répond le philosophe improvisé ».

Commenter ce texte tient de la vaine vanité. Le meilleur est insaisissable. Autant tenter la capture des pibales avec une épuisette à brochets. Je soupçonne d’ailleurs l’auteur de ne pas écrire pour les lecteurs mais pour les écrivains en librairies ou ceux en rade. Un nouvel écrivain pour écrivains. Une caste.

Mais qu’il est flatteur de se rendre aux goûts et aux détestations de Matthieu de Boisséson ! Ses choix, on les admire comme des épaules nues. Oui, le quartier de la Défense est une acropole funéraire. Oui, nulle ville n’est plus dure que Paris et la Seine enlaidit les beautés qu’elle frôle comme une rigole zigzague au pied des putains. Oui, comment ne pas haïr les clauses de « earn-out » et celles de « drag along », oui la douceur des collines d’Oloron Sainte Marie, continuée dans la lente déclivité de ses rues.

L’intelligence a ses derniers refuges. Gageons qu’ils échapperont aux tueurs.

—–

« Echapper aux tueurs », Matthieu de Boisséson, éditions Gallimard.

Ces livres peuvent être commandés auprès de notre partenaire, la librairie Contretemps, à l’adresse suivante : librairiecontretemps@sfr.fr.

Jean.legall1@gmail.com

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