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Conversation avec Dany Laferrière

Invité par le Département d’études françaises de la New York University, Dany Laferrière était venu de Montréal en voisin, pour parler de sa carrière d’écrivain. Rencontre.

Les vrais lecteurs, comme les cinglés, ont l’illusion que chacun des livres qu’ils lisent a été écrit pour eux et s’imaginent tout connaître de leur auteur. Mais si ça se trouve, Dany Laferrière n’écrit pas sur une Remington 22 comme le prétend le narrateur de ses bouquins, ne passe pas son temps à prendre des bains dans la baignoire rose d’une chambre de la rue Saint-Denis à Montréal, et n’accumule pas autant de conquêtes féminines qu’au fil de ses pages.

En se dirigeant vers un resto italien du East Village, désert à cette heure de la matinée, on se dit qu’un expresso plaira sûrement à l’auteur de L’odeur du café. Comme on l’aurait parié, Dany Laferrière s’assied dos au mur, à une petite table au coin de la fenêtre. Il commande un thé. On aurait dû s’en douter depuis qu’il proclame Je suis un écrivain japonais. Histoire de réfuter tout nationalisme culturel et enfermement identitaire :

“Quand les gens parlent d’identité, ils veulent dire que vous venez d’un endroit, minoritaire, du tiers-monde, donc vous êtes un écrivain de l’exil, donc de la mémoire”, dit-il. “Comme si Proust n’était pas un écrivain de la mémoire ! C’est tout simplement une façon presque policière de dire ‘vous ne venez pas du centre’. Hemingway est un écrivain, Césaire est un poète martiniquais. C’est aussi bête que cela.”

Avec 22 livres internationalement reconnus au compteur, dont un Prix Médicis pour L’énigme du retour, Dany Laferrière est-il un écrivain heureux ? “Ça me rappelle Brassens, que les Français avaient élu ‘l’homme le plus heureux de l’année’ et qui disait ‘ah les cons ! ‘”, répond-il du tac au tac. C’est l’élégance de l’écrivain que de faire œuvre de sa tristesse. Comme ces tableaux colorés des peintres haïtiens qui ne montrent rien de leurs misères, du temps où Dany, jeune reporter, était encore critique d’art au Petit Samedi Soir à Port-au-Prince.

Pour qui écrit l’auteur au juste ? “Pour la plupart des écrivains, on s’adresse d’abord aux livres qu’on a déjà lus. Quand on lit un écrivain qu’on aime, on a envie de lui parler. Eh bien, avec la littérature, je peux le faire. Je le convoque sur ma page et on converse, comme ça tranquillement, de petites choses. Sans effet. Lorsqu’on cherche à connaître un écrivain, on recherche dans sa biographie personnelle, mais en réalité, le pays de l’écrivain, c’est sa bibliothèque.”

Rien d’étonnant à ce qu’on croise dans ses romans Diderot, Bashô, Borges, Baldwin ou Sagan. “Tous les livres qu’on a lus nous forment malgré nous”, ajoute-t-il, “et puis brusquement, il y a un moment nodal. Et là on entre dans la chaîne de la littérature. Qu’on le veuille ou non, on est vraiment dans un jeu qui se joue avec les 26 lettres de l’alphabet et le miracle, c’est qu’on arrive à faire vivre ces lettres de l’alphabet.” Mais il faut remonter plus loin pour découvrir en Dany la genèse de l’écriture, car, dit-il, “Je crois que le grand moment de changement, c’est le moment où on apprend l’alphabet. On vous donne la clé, et puis vous faites votre chemin.”

L’autoportrait de Dany en écrivain, c’est celui d’un sprinteur engagé dans un marathon. “J’ai écrit mes livres assez vite car l’espérance de vie est très courte pour les Haïtiens, dit-il. J’avais le projet d’une dizaine de livres qui constitueraient une autobiographie américaine et je ne voulais pas mourir avant d’avoir terminé. Quand j’ai vu que c’était fait et que j’étais en bonne santé, j’ai repris ceux qui n’étaient pas satisfaisants pour moi.”

A la 42e minute, l’écrivain se rebiffe. La journaliste vient de qualifier son premier roman d’œuvre de jeunesse.

“J’ai publié Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer à 32 ans, c’est très tard. Rimbaud a écrit ses poèmes à 15 ans, Racine, ses tragédies avant 30 ans. Ce n’est pas du tout une œuvre de jeunesse ! Au contraire, pour moi c’était définitif. J’ai écrit ce livre pour sortir de l’usine. Littéralement. J’avais pris l’exil dix ans plus tôt après l’assassinat de mon meilleur ami sous la dictature de Jean-Claude Duvalier. J’étais réfugié politique à Montréal, sans papiers, payé au noir pour des petits boulots, deux semaines ici, trois semaines là, dans les manufactures, la maintenance, le nettoyage. Je n’étais pas Mauriac, un fils de la bourgeoisie de Bordeaux. Le livre est sorti, et une semaine plus tard on m’offrait un travail à la télévision. Là c’était concret. On peut s’échapper dans la littérature par la rêverie. Moi, je me suis servi de la littérature pour changer de vie.

Cette manie qu’ont les lecteurs de confondre la jeunesse des œuvres avec leur propre jeunesse ! Il faut dire que dans les années 80, un type qui, du jour au lendemain, par le talent de sa plume, obligeait tous les critiques littéraires à prononcer dans la même phrase deux mots tabous, ‘nègre’ et ‘faire l’amour’, avait de quoi enthousiasmer nos vingt ans qui défilaient encore, entre Bastille et la Concorde, contre le racisme et l’Apartheid en Afrique du Sud.

Un peu plus tard, face aux préjugés et aux critiques de tous bords qui voudraient l’enfermer dans une appartenance, il ajoute :

“Le cœur de tout mon travail d’écrivain c’est précisément de faire en sorte que ma vie m’appartienne : que ce soit face à la dictature en Haïti, à l’exil, ou face à la question raciale en Amérique du Nord, pour ne pas être seulement un Noir, car être un Noir est une vision de Blanc. C’est pour cela que le livre a toujours été ma seule arme face à n’importe quelle opinion, bonne ou mauvaise. Les gens qui lisent ne voient pas toujours le chemin. Haïti, par exemple, représente à leurs yeux une somme de désastres. L’odeur du café, je l’ai écrit en réaction, pour montrer qu’on peut être heureux sous la dictature sans en être complice, et que le bonheur tient souvent à des gens qui vous protègent à votre insu, comme l’ont fait ma grand-mère et mes tantes.”

De son admiration pour l’écrivain argentin Jorge Luis Borges, Dany Laferrière retient l’art de la nuance. “Tous les pouvoirs ont peur de la nuance. Seule la nuance est subversive”, dit-il. Dans Vers le Sud, adapté à l’écran par Laurent Cantet, Dany Laferrière, en écrivain de l’altérité, s’interrogeait sur la circulation du désir, du sexe et de l’argent entre riches occidentales et jeunes gens des pays du sud.

“L’américain blanc qui sort avec une Noire, c’est un homme de gauche. Un Noir qui sort avec une Blanche, c’est un traître à la race. Pour moi, le rapport nord-sud n’est pas un rapport d’affrontement. Je n’ai pas une vision arrêtée du monde, j’essaie de montrer sans juger. C’est important d’élargir l’univers romanesque au-delà des rapports idéologiques de classe ou de race. C’est ce qui fait que la France a produit une grande littérature, comme par exemple La princesse de Clèves ou Madame Bovary, et qu’aux Etats-Unis, un Tom Wolfe peut écrire Le bûcher des vanités, un grand roman sur un homme riche de Manhattan.”

La conversation se poursuit entre les va-et-vient de la serveuse et des clients qui arrivent. On digresse sur la puissance culturelle des Etats-Unis. “La France ou l’Espagne, en plus d’être craintes, ont toujours cherché à être admirées en exportant leur raffinement et leurs produits de luxe. L’Américain, lui, ne cherche pas à montrer son intelligence. Les USA exportent leurs jeans, leur cinéma grand public, mais ils ont 2 000 universités et le plus grand nombre de prix Nobel en tout genre ! Alors qu’en France, on ne peut pas perdre un débat intellectuel, le spectacle politique aux USA est un spectacle pour le plus grand public à l’échelle de la planète. Les gens se méfient des hommes d’esprit. Si Obama avait gagné le premier débat haut la main, sa réputation d’intellectuel – qui l’a fait gagner en 2008 – lui aurait nui. Cette fois-ci, il a montré qu’il pouvait être un américain moyen, perdre et se relever, et ça a marché !”,  pronostique Dany Laferrière avant les résultats de l’élection présidentielle.

On en revient au processus d’écriture. “Je tente de m’écrire à travers tous mes livres. Alors, ce n’est pas définitif, et je ne sais pas comment ça va finir. L’être humain est un être curieux, qui espère toujours la surprise. On se lève, on écrit 4 ou 5 heures par jour, on crée une habitude, sinon on ne saura pas quel écrivain on est, et cette habitude et cette expérience servent à ce que la surprise puisse arriver”. Et puis on retourne à Borges, qui concevait la vie et la littérature comme une conversation et un dialogue ininterrompu avec des interlocuteurs divers. “Moi aussi, à la différence que je vous emmène dans un fouillis !”, s’excuse l’auteur de L’art presque perdu de ne rien faire.

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