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D’anciens journalistes otages dénoncent les tentatives de diktat politique

La tentation des dirigeants politiques de dicter l’attitude des journalistes dans les zones de conflit est vivement dénoncée par les reporters qui ont subi enlèvement et séquestration, comme Florence Aubenas, Philippe Rochot ou Georges Malbrunot interrogés par l’AFP.

Après les propos de Nicolas Sarkozy et du secrétaire général de l’Elysée Claude Guéant sur “l’imprudence”” des deux journalistes français enlevés le 30 décembre en Afghanistan, la presse s’est indignée de l’attitude du pouvoir politique qui a “jugé” et désigné comme “coupables” ces deux reporters.

“On ne porte pas de jugement sans savoir ce qui s’est passé, peut-être ont-il été trahis ?”, s’interroge Philippe Rochot de France 2, otage au Liban pendant plus de trois mois en 1986.

“On ne fait pas un procès quand les gens ne sont pas là pour se défendre”, estime Florence Aubenas, grand reporter au Nouvel Observateur, “l’Elysée les a “classés coupables”.

“C’est comme si on disait, ils n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes”, ajoute Philippe Rochot.

Georges Malbrunot du Figaro, otage plusieurs semaines en Irak en 2004, est plus nuancé mais regrette la polémique: “C’est une spécificité typiquement française: au lieu d’être discret et silencieux pendant la détention, on se chamaille. Ca ne fait certainement pas l’affaire des otages”. Il ajoute: “Tout ça fait le jeu des ravisseurs et pas de l’otage. On arrive à un résultat inverse à celui recherché”.

Ces journalistes ex-otages ont également été choqués par l’attitude des pouvoirs publics qui ont brisé le silence sur les otages, pourtant demandé à tous dans l’intérêt des reporters enlevés.

“Les politiques peuvent dire ce qu’ils veulent mais je trouve choquant qu’on nous ait demandé de ne rien dire parce que cela nuit aux recherches et aux négociations, les médias ont respecté la consigne, mais pas ceux qui l’ont donnée. C’est incohérent et met en danger les otages”, estime Florence Aubenas.

“Il faut s’abstenir de tout commentaire car on ne rend pas service aux otages en alimentant une polémique, les ravisseurs en jouent”, renchérit Georges Malbrunot.

¨Etre enlevé pour un journaliste en zone de conflit fait partie des risques, comme tomber d’un toit pour un maçon”, selon Florence Aubenas.

M. Guéant a stigmatisé “la chasse au scoop” à laquelle se livrent les journalistes. En 1987 déjà, Jacques Chirac, alors Premier ministre, avait déclaré peu après la libération de quatre otages français : “C’est un peu facile lorsqu’on est irresponsable, d’aller s’exposer pour la gloriole ou pour le métier, se faire piquer et ensuite engager un processus dont toute la Nation pâtit”.

“J’étais stupéfait de voir la conception qu’un chef du gouvernement français pouvait avoir du travail des journalistes sur le terrain, alors qu’il avait en charge le dossier des otages”, écrit à propos des déclarations de Chirac Philippe Rochot, dans un ouvrage à paraître le mois prochain (Dans l’Islam des révoltes, vingt ans de reportages du Liban à l’Afghanistan, Editions Balland).

“Si je parle des journalistes, c’est que ça cavale dans tous les sens. Ca ne reste pas dans un endroit déterminé. Si encore on pouvait les tenir en laisse…” avait encore dit M. Chirac.

“Savoir où les journalistes peuvent aller et où ils ne doivent pas se rendre est un débat interne à la profession, cela ne doit pas être réglé d’un trait de plume au Quai d’Orsay”, tranche Florence Aubenas.

Le ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner a fini par temporiser: “Il y a des risques nécessaires aussi bien pour les journalistes que pour les humanitaires”.

Le Forum des Sociétés de journalistes a lui jugé “inadmissibles” les propos tenus par le secrétaire général de l’Elysée, Claude Guéant, au sujet des deux reporters de France 3 enlevés en Afghanistan.

“En déclarant que +le scoop ne devait pas être recherché à tout prix+, Claude Guéant semble vouloir présenter des journalistes aguerris comme des inconscients”, selon le Forum qui regroupe 32 Société de journalistes.

“C’est faire peu de cas des risques inhérents à notre profession et oublier le lourd tribut humain qu’elle paye chaque année, partout dans le monde, pour remplir une seule et unique mission: informer, quels qu’en soient les risques”.

“Les journalistes français n’accepteront jamais de travailler uniquement là où un gouvernement croit pouvoir les y inviter”, écrit encore le Forum dans un communiqué.

 

 

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