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Daniel Pennac pris au mot

L’écrivain Daniel Pennac était l’invité de la Maison française de l’Université de New-York. En conversation avec Olivier Barrot, l’auteur de la saga des Malaussène et du récent Journal d’Un corps a dévoilé à ses lecteurs les ressorts de ses romans. Inventaire à la Pennac.

Belleville

Mes romans se passent à Belleville parce que c’est tout bonnement le quartier que j’habite depuis 1969. C’est un quartier ouvrier et multi-ethnique, voué à toutes les convulsions historiques depuis le XIXe siècle : la Commune d’abord, puis au début du XXe siècle, une immigration juive due aux pogroms russes et polonais, maghrébine et africaine au temps de la décolonisation, asiatique à la fin de la guerre du Vietnam. Pendant la guerre de Yougoslavie, il m’est arrivé très tôt le matin, de trouver un Serbe et un Croate, aussi saoul l’un que l’autre se tomber dans les bras, en jurant qu’ils seraient frères à vie. Belleville pour moi, c’est ça. Sur les marchés, on respire toutes les odeurs du monde, on entend parler toutes les langues, ce qui me fait chaud au cœur, moi qui n’en parle aucune autre.

Bouc émissaire

Le personnage de Benjamin Malaussène vient de la lecture des théories du philosophe René Girard. L’idée d’un personnage un peu burlesque, bouc émissaire professionnel, qui est payé pour se faire engueuler à la place des autres m’avait parue intéressante d’un point de vue romanesque et très riche en péripéties. Le deuxième point de départ vient d’une manifestation à laquelle j’ai assisté dans le grand magasin du BHV, où il y avait eu des attentats. J’ai eu envie de raconter une histoire qui se passe dans ce lieu clos, comme s’il était à lui seul représentatif de la société toute entière, avec un personnage qui joue ce rôle étrange de bouc émissaire professionnel, qui est d’ailleurs le métier le plus répandu qui soit, sauf que ceux qui l’exercent n’en ont pas conscience.

Cancre

Chagrin d’école est un roman autobiographique. L’obstacle premier à l’assimilation, quelle que soit la matière, c’est la peur. La peur de ne pas comprendre. Un de mes profs de maths était le prototype même du professeur à chahuter par les brutes que nous étions. Mais au lieu de nous envisager en fonction de notre ignorance, il nous envisageait en fonction de nos connaissances, si infinitésimales fussent-elles. C’était miraculeux à voir, cette façon de valoriser un cancre absolu, un enfant qui a totalement intériorisé ce mépris, cette non-valeur. Il a bâti sur des fondations en chacun d’entre nous.

Droits des lecteurs

Je cherchais à faire la quatrième de couverture de Comme un Roman et comme je ne trouvais pas d’idée, Antoine Gallimard me dit “flanque donc les 10 droits du lecteur”. Chacun de ces droits est en fait une tête de chapitre. Le droit de ne pas lire était destiné à mes élèves qui, dès lors que je les avais convertis à la lecture, se comportaient de manière arrogante vis-à-vis de ceux qui ne lisaient pas. Le droit de sauter des pages était un chapitre destiné aux éditeurs assassins de littérature, réducteurs de têtes, qui vous mettent sur le marché Notre-Dame de Paris de Victor Hugo en 150 pages. Quand on lit Notre-Dame de Paris en 150 pages, on a la sensation de l’avoir lu et on ne le relira jamais, tandis que si on apprend à sauter des pages, les fameuses descriptions trop longues, etc., on y revient, et petit à petit, on lit le bouquin en entier, il est vraiment à nous, il est incorporé. Une des raisons d’avoir le droit de ne pas finir un livre, c’est ce sentiment que j’ai encore fréquemment aujourd’hui, qu’il y a là quelque chose qui m’échappe. C’est exactement le contraire du pinard. Le vin, je le mets à la cave pour qu’il mûrisse. Le livre, je le mets dans ma bibliothèque, pour que je mûrisse en attendant d’être à peu près à sa hauteur.

Ecriture

Je ne suis pas très constant dans le travail. Il y a beaucoup de périodes où je doute tellement que je ne fais rien du tout. Où je me morfonds. Ma fille m’appelle “le Mur des lamentations”. Revenir avec délectation sur le paragraphe du jour précédent qu’on a eu la faiblesse de trouver formidable, ça vous fout une journée de travail en l’air. L’autre chose, c’est l’auto-admiration : on se relit, en faisant semblant de penser que c’est écrit par un autre pour dire qu’on adore. Lorsqu’on se relit indéfiniment, c’est fichu !

Journal d’un corps

Le narrateur de ce roman tient le journal de son corps, de l’âge de 12 ans et 9 mois, à l’âge de sa mort à 87 ans. Son père est un gazé de la guerre de 14, un mort-vivant. Sa mère fait ce qu’on appelle un baby-blues carabiné et le rejette. Cet enfant abandonné à ce père agonisant s’applique à devenir lui-même un petit agonisant idéal. Le père remplit le projet d’en faire un petit intellectuel. A 10 ans, c’est un petit encyclopédiste, extraordinairement intelligent, mais qui demeure un de ces enfants chétifs, absolument terrorisés par l’énergie de leurs congénères. Après la mort de son père et un traumatisme qui l’a particulièrement éprouvé physiquement, il décide de partir à la conquête de son corps. Il fait de la musculation et commence par prendre des notes. Il tient le journal de son corps parce qu’il se rend compte que tout le monde parle d’autre chose. Le corps est objet de silence.

Maturité

La genèse de Messieurs les enfants vient d’une réflexion sur le concept de maturité et d’enfance. Je devais donner à mes élèves de 5e la rédaction du vendredi, à faire pendant le week-end, et je n’avais pas de sujet. Dans le métro, en allant au collège, je vois une dame extraordinairement inquiète pour son petit garçon. Or, pour l’observateur que j’étais, ce petit garçon était manifestement le caïd de la récré. Et là, je me dis, c’est quand même étrange cette perception que les adultes ont de leurs enfants. Il arrive à tous les parents de soupçonner leurs enfants d’être plus mûrs qu’ils en ont l’air, de comprendre des choses qu’ils auraient bien aimé pouvoir continuer à leur cacher. Et aux enfants qui entrent dans l’adolescence de soupçonner que les parents ne sont peut-être pas aussi mûrs qu’il y paraît. Je suis entré dans ma classe et j’ai dit à mes élèves “vous vous réveillez un matin et vous constatez que dans la nuit vous avez été transformé en adulte. Vous vous précipitez dans la chambre de vos parents et vous constatez que, dans la même nuit, ceux-ci ont été réduits à l’état d’enfant. Racontez la suite. Moi je vous le fais en 30 pages, vous, vous le faites en 3, et on se lit tout ça à voix haute.” Nous avons joué pendant une quinzaine de jours un jeu très amusant qui consistait à échanger nos copies. Messieurs les enfants est né de ça.

Oulipien

La fée Carabine est le fruit d’un exercice littéraire systématique. J’avais décidé dans ce roman d’inverser tous les codes de la Série noire. Ce ne sont pas les jeunes qui se droguent mais les vieux. Ce ne sont pas les jeunes qui défouraillent à tout va, ce sont les vieux, etc. L’intérêt littéraire, c’était que personne ne s’en aperçoive. J’ai beaucoup joué à des exercices oulipiens, dont certains n’ont pas encore été démasqués. La petite Marchande de prose, par exemple, est un titre ravissant, sauf que dans l’argot du début du siècle, ce terme signifie aussi le derrière. Du coup, la petite marchande de prose prend une toute autre connotation !

Underground

Gallimard était une maison architecturalement hiérarchisée. Il y avait la Série noire à la cave, la collection blanche aux étages, et la Pléiade dans un pavillon au fond du jardin. Le fait que cette littérature populaire, du roman noir, ne soit pas honorée par la critique littéraire m’a rendu un immense service. A part le critique Angelo Rinaldi qui avait fait un papier sur Au Bonheur des ogres, c’était silence radio. Très étrangement, mes premiers lecteurs ont été des intellectuels. Cette littérature underground, la mienne, ou celle de Didier Daeninckx, sortait de chez Gallimard par les caves reliées à celles de la Maison des sciences de l’homme, et du CNRS tout proche !

Voyage

Sur une île déserte, j’emporterais tout Shakespeare, parce qu’il y a tout dans Shakespeare, Bartleby d’Herman Melville que je connais presque par cœur, et puis Le Livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa, qui est une de mes dernières grandes émotions littéraires. J’emporterais peut-être aussi les œuvres de Bossuet, une des rares émotions que je dois à l’école, pour la puissance absolument incroyable de la langue. Cela dit, au dernier moment, j’emporterais probablement un San Antonio !

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