Subscribe

Dans la peau de Maryse Condé

Maryse Condé sera l’invitée de la maison française de Washington, mardi 3 avril, pour la présentation d’un documentaire qui lui est consacré « Maryse Condé, une voix singulière ». Rencontre avec une grande dame de la littérature antillaise francophone.

“J’écris en Maryse Condé, une langue qui n’est ni le français ni le créole”, se plait à dire la romancière guadeloupéenne, dont les quelques 25 romans traduits dans une douzaine de langues, lui ont valu de nombreux prix littéraires. “Quand je parle français, je parle une langue que j’ai gagnée de haute lutte. Mes ancêtres se sont battus pour posséder le français et me le donner, car on interdisait aux esclaves de le lire et de l’écrire”, rappelle celle qui présida en 2004 à la création du Comité pour la Mémoire de l’Esclavage, suite à la loi Taubira reconnaissant l’esclavage et les traites négrières pratiquées par la France comme crimes contre l’humanité.

A 75 ans, Maryse Condé cultive toujours sa singularité et son indépendance d’esprit. Née à Pointe-à-Pitre en 1937, elle quitte la Guadeloupe à l’âge de 16 ans pour poursuivre des études de lettres modernes à Paris. En 1960, elle épouse Mamadou Condé, un comédien guinéen qui tient le rôle d’Archibald dans la pièce de Jean Genêt, Les Nègres, et part avec lui pour l’Afrique, dans l’effervescence de la décolonisation. “J’ai compris que la couleur avait un sens avec Aimé Césaire puis Frantz Fanon, dit-elle. J’ai commencé à écrire pour rendre un peu justice à moi-même, à mon pays, à ma société. Les Antillais ne sont ni Français, ni Africains. On est une troisième réalité que les gens comprennent mal. J’aurais aimé qu’un jour nous soyons, non plus des départements d’outre-mer, mais des pays indépendants qui aient enfin une identité propre, un présent qu’ils construisent, un avenir qu’ils gèrent.”

De retour en France après douze ans passés en Guinée, au Ghana, au Nigeria, et au Sénégal, Maryse Condé se remarie avec le traducteur britannique Richard Philcox, et entame sa carrière littéraire. Son troisième roman, Ségou (1984), un ouvrage en deux volumes qui retrace l’histoire du royaume Bambara au Mali, la consacre comme écrivain. « Au début, je pense que j’ai été publiée parce que j’étais une femme. Christian Bourgois était intéressé à savoir ce qu’une femme qui venait de vivre 12 ans en Afrique avait à dire. Cette curiosité peut vous aider, mais c’est très ambigu. Il faut beaucoup de temps et d’effort pour arriver à se définir par rapport aux idées reçues qu’on a sur vous. Une femme noire a beaucoup plus à prouver, plus d’obstacles à surmonter, plus d’épreuves à dominer ».

De Moi, Tituba sorcière de Salem (1986) à Histoire de la femme cannibale (2005) le thème de l’émancipation des femmes traverse nombre de ses romans. « Les femmes sont encore souvent méprisées, ignorées, considérées comme des citoyennes de seconde zone. Le travail d’une femme noire, écrivain, c’est de transmettre un amour de la différence. Pour moi, il n’y a pas de modèle de femme ou de mère, auxquels se conformer. Il faut faire ce que l’on peut avec ce que l’on possède. C’est moi qui me crée, et je me crée comme je peux, avec mes souvenirs, mon histoire, mon identité, mon cheminement, ma sexualité, ma couleur de peau».

D’aucune nationalité prévue par les chancelleries

Reprenant à son compte les mots d’Aimé Césaire dans Le Cahier, ‘je ne suis d’aucune nationalité prévue par les chancelleries’, Maryse Condé partage son temps entre la Guadeloupe, la France, et New York, où elle a fondé en 1985 le département d’études francophones à l’université Columbia, et y a enseigné jusqu’en 2005. « C’était une façon de faire connaitre une littérature francophone multiple, celle d’Haïti, très riche, de Martinique, de Guadeloupe, ou d’Afrique. Une littérature en français qui ne parle pas de la France, mais qui est aussi belle, je crois».

Dans son appartement de Manhattan, Maryse Condé continue d’arpenter les vastes territoires de la littérature. «J’aime énormément d’écrivains. Pas seulement des Antillais, mais aussi des Japonais, Mishima, des Français, Marguerite Duras, des Anglais, Thomas Hardy, Virginia Woolf, des Américains, Philip Roth. Tous m’enrichissent malgré moi. On est comme une espèce de grande oreille qui entend tout. C’est vraiment à travers la littérature qu’on arrive à être changé vraiment. »

Dernier ouvrage paru « En attendant la montée des eaux »,Maryse Condé, Editions J.C. Lattès, 2010

Maryse Condé, une voix singulière

Documentaire écrit par Françoise Vergès, réalisé par Jérôme Sesquin.

Mardi 3 avril, 7:00 PM, entrée libre sur réservation
La Maison Française,
4101 Réservoir Rd. Washington D.C.

http://maryseconde.eventbrite.com/

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Related